Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/08/2012

LES NAINS CONQUERANTS – EPISODE 2 – LA LECON DE MACTAN

battle_of_mactan_v2.jpgDans l'épisode I, nous nous risquions à une fallacieuse analogie entre le Portugal du XVème siècle et le colonialisme financier du Qatar contemporain. Aujourd'hui, le rappel de la courte bataille de l'ile de Mactan, opposant les quelques soldats de Magellan aux fidèles du Radjah Silapulapu, en 1521, voudrait, à l'heure où les conditions de la crise mondiale réveille les appétits révolutionnaires, rappeler à tous les éventuels antagonistes qu'une simple montée d'héroïque testostérone peut ruiner pour des siècles une œuvre sans équivalent dans l'Histoire. Il va de soi que les contre-exemples sont nombreux et que la valeur politique et historique des lignes suivantes relève davantage d'une vision ludique que du postulat...

Magellan, le navigateur Portugais qui réalisa, au service de l'Espagne, le plus grand exploit maritime de toute l'histoire (le premier tour du monde), était un homme sage, froid et réfléchi, bien que dans le contact immédiat il ne brilla pas toujours par sa chaleur. Il donna au monde la leçon que la conquête, la révolution et le respect ne s'acquièrent pas à l'aune du monceau de cadavres constituant la stèle de ses exploits. A la différence d'un Pizarro* ou d'un Cortez, authentiques conquistadors madrés et impitoyables, faibles pions de leurs instincts reptiliens, qui massacrèrent à qui mieux mieux pour s'économiser l'effort d'une vision ethnologique, toute sa vie il doubla sa volonté de découverte d'un réel sens politique et diplomatique. Le seul jour où il se départit de ces qualités, outre de causer sa propre perte, il bouleversa la nature des relations internationales d'une manière si brutale que les conséquences s'en ressentent encore jusque dans notre quotidien géopolitique.

 

MAGELLAN CONTRE LES CONQUISTADORS

Tandis que les expéditions américaines, menées à la suite de l'erronée découverte de l'Inde par Christophe Colomb, furent marquées du sceau des exactions les plus sanguinaires, l'incroyable périple de Magellan, à l'exception de quelques épisodes peu glorieux, notamment sur les rives de la Patagonie, se signala par une curiosité presque* pacifique à l'égard de nombre de populations autochtones, et un regard flirtant avec la science. Cette œuvre qui, outre à Magellan lui-même, doit aussi au chroniqueur Italien Antonio Pigafetta qui la consigna et parfois l'inspira, est certes encore assez pauvre en descriptions purement naturalistes et considérations maritimes, mais livre des informations anthropologiques et astronomiques de tout premier plan, et témoigne d'une véritable volonté de ne pas bousculer au-delà du possible les us et coutumes locaux.

Cette manière de procéder, à l'inverse de celle des conquistadors, fut poursuivie tout au long de ce premier tour du monde qui vit arriver la flotte à proximité des Philippines au printemps 1521. Mais c'est là que l'histoire va se montrer contrariante et livrer ses leçons autant que ses sentences.

L'une des raisons inspirant la clémence de Magellan pour les populations découvertes et son respect de la différence vient de son compagnonnage ancien avec son esclave Enrique de Malacca, ainsi nommé pour avoir été acheté en 1511 lors de l'un des précédents voyages du navigateur dans la capitale Malaise*. Devenu l'homme de confiance de Magellan, libéré de son esclavage par le testament du Portugais (même si les circonstances ne le permettront pas) et premier négociateur avec les populations autochtones, Enrique apporta à Magellan la certitude que les hommes du bout du monde pouvait être « de bons chrétiens »* et, en tous cas, de dignes et humaines créatures méritant le respect. C'est donc lui qui établi le premier contact avec la population de l'île de Sébu (ou Cebu) en ce printemps 1521 et fut l'un des artisans d'une négociation des plus complexes en raison de la mauvaise réputation des navigateurs européens véhiculée, à juste titre, par les marchands Maures déjà sur place. On assista alors, par la grâce des circonstances autant que d'une habilité sans lien avec la miséricorde, non seulement à une vague de conversions spontanées des populations locales, mais également à la nomination du roi de Sébu comme représentant de la couronne Espagnole pour toutes les îles environnantes. C'est pourtant de cette idylle exotique que naquit un drame aux conséquences incalculables.

 

DE MACTAN (1521) A LA BAIE DES COCHONS (1961)

Voulant faciliter le règne de son nouvel « ami », Magellan lui demanda de lui désigner les potentiels ennemis qu'il pourrait rencontrer sur le chemin de son magistère. L'homme n'ayant pas toujours l'Éden pour voisinage, ni la concorde pour sacerdoce, il se trouva bien vite un Radjah alentour pour figurer l'adversaire. Silapulapu était son nom. Pour la première fois, sans doute éprouvé par deux années d'une navigation incroyablement chaotique, Magellan se départit* de son sens politique et de sa propension à la plus fine négociation et entreprit une expédition punitive sanglante dans l'ile de Mactan contrôlée par Silapulapu. Mais, et c'est là que se niche l'erreur fatale, il décida de la mener d'une manière propre à montrer la toute puissance européenne, en l'accomplissant avec quelques compagnons et en se gardant, fidèlement à son habitude salvatrice, d'en étudier préalablement tous les détails. Il s'en suivi un fiasco total (sur un mode assez proche de celui de la « Baie des cochons » quelques quatre siècles plus tard), narré avec précision, tant par Stéphane Zweig que par Antonio Pigafetta. C'est durant cet épisode que Magellan trouva la mort, massacré avec une sauvagerie qu'il n'est pas digne de raconter ici. Là n'est pourtant pas l'essentiel.

Car la leçon vient de la suite de ce combat dans l'île de Mactan. La défaite de la toute puissance européenne face à un roitelet nu et le changement de méthode dans l'approche des peuples, marqua un renversement d'alliances immédiat des populations locales, illustré par le tragique piège de Sébu qui vit le roi se retourner contre les hommes de Magellan et les tailler en pièces, au mépris des accords passés. Dans les deux camps, de tous temps et de toutes parts, la brutalité repris les droits que les méthodes de Magellan avaient su mettre entre parenthèse. Les explorations futures, toujours commencèrent par décimer les populations, quand elles n'en avaient pas besoin pour établir leur commerce. Parfois on commença par quelques échanges ou ventes d'une justesse diversement appréciable. Toujours on envoya ensuite la troupe prendre possession des lieux, piller et massacrer. Ainsi le monde ne pouvait tourner que sur un axe fait des deux mots guerre et commerce. Il en était ainsi avant Magellan, il en sera ainsi après lui.

Peux nombreux furent ceux qui, dans l'histoire, eurent à ce point dans l'exercice d'une action politique le souci d'imposer le respect et l'autorité par d'autres outils que la violence préalable. Magellan n'était pas Gandhi et il n'eut pas la moindre faiblesse quand il lui fallut exécuter ses propres capitaines récalcitrants, mais sa démarche, conquérir sans jamais livrer bataille, fut rare dans la découverte du monde, tout comme le fut son périple. Ici se clôt l'hommage.

 

Notes

  • * Nous parlons ici particulièrement de Gonzalo, encore plus que de Francisco

  • ** Les mœurs du temps autant que les impératifs du voyage et les directives imposés avant le départ de Séville par Charles Quint, imposent de marquer ici la nuance par l'usage de ce « presque ».

  • *** Le rôle de l'ami de Magellan Francisco Serrao, (devenu de manière fort romanesque le conseiller du Sultan de Ternate), avec lequel il entretiendra une longue correspondance est aussi déterminant, mais nous n'avons pas en ces lignes la place de développer cet aspect passionnant des choses.

  • **** L'expression est à prendre ici avec toute l'ironie qu'un blogueur agnostique – davantage que athée - peut employer.

  • ***** A l'attention de Baptiste T emploi plus approprié du verbe.

 

Biblio succinte :

Antonio Pigafetta : Relation du premier tour du monde de Magellan (1519-1522). Paris: Taillandier, 1991.

"Navigation & découvrement de l'Inde supérieure & îles de Malucque où naissent les clous de girofle, faite par Antonio Pigafetta, vicentin et chevalier de Rhodes, commençant en l'an 1519" – Bibliothèque de Bainecke, Université de Yale (sur consultation uniquement)

Jean-Michel Barrault, Magellan. "La terre était ronde", Gallimard, 1997

Stefan Zweig : "Magellan", Grasset, 1938

Et si quelqu'un met la main sur les lettres de Franciso Serrao (-;

25/07/2012

DU PORTUGAL AU QATAR, LES NAINS CONQUERANTS

terre.jpgIl eut été appréciable de voir Stefan Zweig scruter notre temps de sa plume leste, de son intelligence fulgurante, de sa fine psychologie et de sa déchirante humanité. L'époque se contentant de confier sa chronique à Giesbert et consorts, saisissons l'occasion d'une douteuse analogie historique pour raviver le souvenir de l'écrivain freudien, dont l'aventure et la foi en l'homme se sont brisées à Petropolis un triste jour de février 1942. Par un clin d'œil à deux de ses ouvrages parmi les plus méconnus, Magellan (1) et Amerigo (2), revenons gaiement sur ce qui fit de la péninsule ibérique, aux XVème et XVIème siècles, le premier empire colonial occidental à vocation mondialiste, tout en lorgnant sur l'ambition du Qatar d'aujourd'hui.

Il était une fois un petit pays, aux infinis rêves de grandeur et de conquête. Aujourd'hui on l'appellerait le Qatar, jadis il se nommait Portugal. Nous sommes au début du XVème siècle et commence le règne de Henrique le Navigateur qui, de son château bibliothèque de Sagrès, rêve d'embrasser le monde et de planter son oriflamme à chaque coin de la terre, à la manière de l'émir Khalifa-Al-Thani semant ses pétrodollars aux quatre vents. Sous l'impulsion d'Henrique le monde se dévoile peu à peu aux yeux d'Européens embourbés dans la fange spirituelle du moyen-âge, oublieux depuis longtemps des conquêtes romaines ou des prouesses d'Alexandre le Grand. En à peine 30 ans se succèdent les découvertes des Açores, du Cap Vert, du Sénégal et du Sierra Leone. L'indépassable géographie de Ptolémée vacille et n'est bientôt plus que sujet de moqueries. Henrique meurt en 1460, bien avant les fabuleux voyages de Colomb, Magellan, Diaz, Vasco de Gama et autres Cabral, mais c'est bien lui qui initie cet appétit de découvertes qui débouche sur la première grande vague coloniale mondialiste et hégémonique.

AU COMMENCEMENT ÉTAIENT LES ÉPICES... À L'ARRIVÉE LES COLONIES

« Au commencement étaient les épices » comme le rappelle Zweig en ouverture de son Magellan. Elles furent le moteur et le prétexte de cette vague d'explorations qui, du voyage de Do Silvès (3) aux Açores en 1427, jusqu'à l'époustouflante épopée de Magellan (1519 à 1522), dévoile les contours de la planète, fait la preuve définitive de sa rondeur et introduit l'étrange notion de fuseau horaire. La quête conjuguée d'une nouvelle route des épices et de terres fantasmées comme l'Atlantide (4) ou le Royaume du prêtre Jean, permet en cent ans d'en apprendre davantage sur la terre que durant tout le millénaire précédent. C'est bien le Portugal d'Henrique qui impulse le mouvement. Mais bientôt la petite grenouille lusitanienne transformée en bœuf hégémonique, devient grenouille à grande bouche qui serre les lèvres face au crocodile Espagnol de Philippe de Castille puis Charles Quint.

Les deux rivaux de la péninsule ibérique doivent leur ambition à la situation des routes commerciales de l'époque. Si l'Inde et les Moluques, objets de toutes les convoitises européennes sont connues, elles restent inaccessibles, dans la vision d'un monde bien moins vaste qu'il l'est en réalité. Les Maures ont le monopole du commerce avec l'Inde et contrôlent l'accès à la mer Rouge, seul passage exploré pour atteindre les richesses de Calicut ou de Ternate. Quant à la République de Venise, elle possède l'exclusivité des échanges méditérrannéens avec les Arabes. La boucle est ainsi bouclée et, sans colonialisme outrancier, le système est verrouillée et exclu tous les autres pays. Les premières croisades, sous le prétexte religieux, ont d'ailleurs pour notoire ambition de desserrer l'étau commercial imposé par les Maures. Mais leur échec en la matière oblige ceux dont la fibre commerciale grandit à chercher une autre route avec d'autant plus d'avidité que les nouveaux territoires découverts pourront être colonisés.

QUAND LE MONDE FUT PARTAGE D'UN SAINT TRAIT DE PLUME

De quel droit, par quel moyen ? C'est là que la notion d'hégémonie (culturelle et religieuse) entre dans la danse et que les Portugais sortent de leur manche la carte papale. Et là, tandis qu'on parle aujourd'hui des dérives de la mondialisation, d'internationalisation de la finance, de main invisible des marchés, d'hégémonie culturelle américaine, de conquête des pays du Sud et de la Chine par le dumping social comme de mainmise sur certaines économies par les pétrodollars, rappelons ce qui est alors décidé pour faire du tout petit Portugal, puis de toute la péninsule ibérique, le plus puissant des empires coloniaux de l'histoire. Par deux bulles papales, qui ne sont pas sans rappeler le concept de bulles financières tant elles eurent vocation à éclater, tout ce qui était à venir du monde est arrogé tantôt au Portugal, tantôt à l'Espagne, non par l'opération du Saint-Esprit, mais d'un simple trait de plume. Que ceux qui s'offusquent du partage germano-soviétique de la Pologne en 1939 ou des conséquences de la conférence de Yalta s'imaginent de quoi il s'agit. Après un premier bref papal offrant au Portugal l'intégralité des découvertes pouvant être accomplies au-dessous du Cap Bojador (Boujdour, Maroc), vient la bulle papale Inter Caetera de 1493, précisée par le fameux Traité de Tordesillas signé l'année suivante, qui partage tout simplement le nouveau monde entre les deux nations ibériques, afin de mettre de l'ordre dans leur rivalité grandissante et délétère. Le nouveau monde, le Mundus novus disons-nous ? Rien que ça ! Cela signifie en théorie, les deux Amériques (et l'intervention papale n'arrive pas pour rien juste après le retour au pays de Christophe Colomb), l'Orient, une bonne partie de l'Afrique et tout ce que les mers comptent d'îles éparpillées. En réalité, l'Afrique noire sera grandement épargnée, tant l'intérieur de ses terres restera longtemps mystérieuse aux Européens, au moins jusqu'aux pérégrinations de l'explorateur écossais Mungo Park au XVIIIème siècle, tout comme l'Australie certes aperçue par De Mendonça en 1522, mais véritablement découverte par les Hollandais au XVIIème siècle et conquise par Cook en 1770. Mais c'est une autre histoire, le Portugal ayant depuis longtemps alors perdu son rang dans la hiérarchie des nations.

DES PETRODOLLARS AU GOÛT D'EPICES

Car oui, comment imaginer qu'un pays d'à peine 1,6 million d'habitants pourrait prospérer jusqu'à dominer le monde, par la simple hardiesse de navigateurs se mettant au service de ses rois (essentiellement Henrique et son successeur Manuel) ? Cela ne dura pas bien longtemps et la lente décadence du pays commença bientôt, dans l'incapacité en laquelle était la maison mère à gérer ses succursales, infiniment plus grosses qu'elle. D'autres raisons, à commencer par le poids de plus en plus considérable de l'Espagne au sein du couple Ibérique et le réveil attendu des autres nations européennes, joueront bien évidemment un rôle considérable dans le feu de paille Portugais.

Il est pourtant aujourd'hui un petit pays de Golfe, lui aussi peuplé de ces 1,6 million d'âmes, bien que seules 200 000 en soient citoyennes, qui, à sa manière, par l'investissement compulsif autorisé par ses « épices-pétrodollars » (5), cherche à planter son drapeau partout où des « peuplades innocentes, naïves et accueillantes » lui ouvrent les bras dans la croyance de ses pures intentions. Hélas pour lui, le Qatar dont l'ambition fait encore sourire ses voisins méprisants du Golfe, comme faisait sans doute sourire le Portugal de 1400, prend son envol au moment où son mode de conquête s'appuie sur deux valeurs proches de l'essoufflement, le pétrole et la finance...

Ah oui, dernière remarque : en 1517, après avoir pris possession du Détroit d'Ormuz, les Portugais s'arrogent le Qatar... Il n'y resteront que vingt ans.

 

  • (1) Stefan Zweig : Magellan – Grasset, 1938

  • (2) Stefan Zweig : Amerigo, récit d'une erreur historique – Belfond 1992

  • (3) Laissons ici de côté la polémique entre Cabral et Do Silvès quant à la paternité de la découverte de l'archipel.

  • (4) Que l'on figurera un moment dans le « Mundus novus » décrit par Amerigo Vespucci. Hélas, ce n'était que le Brésil.

  • (5) On rappellera ici que le grain de poivre, outre d'être une épice, servait de monnaie en ces temps lointains.

 

 

29/12/2011

DU FOOT BUSINESS AU FOOT TRISTESSE...

Après tout, n'étant pas en grande forme ces temps-ci, l'actualité footballistique constitue un sujet d'analyse qui devrait me permettre de rester en deçà de mes limites. Cela d'autant plus qu'après avoir longtemps étudié cette manière, je me suis retrouvé un moment embarqué dans l'aventure étrange de la direction d'un club professionnel aux côtés d'un Président dont je suis proche. Une drôle d'aventure en vérité, dans un monde de faux-semblant où tous les milieux se croisent, pour le meilleur et pour le pire, souvent le pire, où tout n'est qu'illusion, à l'exception de la pression quotidienne, notamment liée à une exposition déraisonnable et à la multiplicité des observateurs et commentateurs, au rang desquels je me place donc aujourd'hui... Juste vengeance.

Il est évidemment question dans ces lignes du Paris Saint-Germain, tel qu'il se dessine depuis qu'il a été racheté par Qatar Sport Investissement, émanation directe et très politique de la tête de ce petit Émirat, dont le credo naïf et vain est que la grandeur s'achète, alors que seuls les attributs de celle-ci sont monnayables.

CE NE SONT PAS LES EXIGENCES DU HAUT NIVEAU QUI DOIVENT CHOQUER

Soyons direct, le football professionnel du fait de son incroyable exigence et des conséquences financières de chaque résultat, n'est raisonnablement pas un milieu destiné à l'expression des bons sentiments et d'un attentisme fondé sur des considérations humanistes. Ainsi, ceux qui s'offusquent du limogeage d'Antoine Kombouaré en cours de saison, alors que le club occupe la tête du modeste championnat de L1, sont au mieux des naïfs, au pire des hypocrites. Il est évident que la volonté d'inscrire le PSG dans le gotha européen passe par l'engagement d'un entraîneur de très haut niveau, tant par les résultats déjà acquis, que par le considération dont il joui auprès de la sphère footballistique et sa capacité à fédérer les égos les plus débridés. De ce point de vue, le choix de Carlo Ancelotti, membre du top 5 des entraineurs les plus titrés et respectés au monde, est incontestable. Ce qui en signifie pas pour autant qu'il réussira.

Or, il était inconcevable, quel que soit le chèque proposé, de tenter le stratège italien s'il avait lui même eu à hisser le club parmi les meilleurs de Ligue 1, tâche pouvant incomber à n'importe quel entraîneur compétent doté d'un tel effectif. Il aurait été aussi difficile de lui demander de placer directement le club sur orbite dans la Champion's League, sans connaître ni les spécificités du football français, ni celle d'un club comme le PSG. Contrairement à ce que j'ai pu lire, cela me semble relever d'un vrai choix managérial, dicté par la raison et la connaissance du football de très haut niveau. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir le pedigree de ceux qui s'insurgent le plus fort pour comprendre les difficultés du football français sur la scène européenne. Un football où les qualités humaines ne sont pas plus présentes qu'à l'étranger, mais où la médiocrité règne sans partage de bas en haut, en dépit de formateurs compétents et d'un remarquable vivier de joueurs. L'argument considérant comme irrationnelle la manière dont Leonardo se serait mis une incommensurable pression en débarquant Antoine Kombouaré, marque cette méconnaissance d'un monde qui, de Milan, en passant par Barcelone, Madrid, Munich, Manchester et Londres, n'est qu'un condensé de pure pression où chacun sait le moindre faux pas fatal. Personne ne s'est lamenté lorsque Carlo Ancelotti, déjà détenteur d'un palmarès exceptionnel, a été viré de Chelsea, quelques mois après un doublé coupe/championnat et le record de buts inscrits dans une saison de « Premier League » . Et ce, pour la simple et bonne raison que c'est la loi du football de très haut niveau : il faut y être le meilleur tout le temps, et quelque soit son passé, ne jamais y faillir. Or Antoine Kombouaré, en dépit d'incontestables qualités, d'une magnifique résistance à la pression interne et d'une superbe dignité, a très vite montré ses limites, tant sur la piètre scène de l'Europa League, dans laquelle il avait toutes les armes pour briller, que sur le terrain de la gestion des égos où nombre de voyants étaient déjà au rouge après quelques journées de championnat. L'effectif actuel du PSG est tellement supérieur à la plupart de ses concurrents nationaux que, même rongé par l'individualisme et l'absence de consignes tactiques claires et fermement imposées, il peut faire la course en tête. Cela semble moins évident quand il faudra affronter des équipes comme le Bayern de Munich ou Manchester United, sans parler des extraterrestres Espagnols, Real ou Barca. Il n'empêche, répétons-le, qu'Antoine Kombouaré s'est humainement et joliment révélé dans cette aventure. Souhaitons-lui bonne chance pour la suite, à un niveau où il pourra exprimer toutes ses qualités.

NI LES SALAIRES

Soyons encore plus directs. Je ne suis pas plus choqué que cela par les salaires de certains joueurs et du nouvel entraineur. Il sont absolument astronomiques, totalement déraisonnables, sans aucun rapport avec le coût de la vie nulle part dans le monde... bref, il sont fous... Sauf si on les considère du point de vue du marché actuel et de la logique capitaliste, puisqu'ils sont ni plus ni moins alignés sur les montants observés dans les grands clubs étrangers pour des joueurs d'un standard identique. C'est absurde mais c'est ainsi et je ne jèterai pas, comme d'autres, la pierre sur les joueurs qui acceptent de tels émoluments, pour la simple et bonne raison qu'en pareilles circonstances, je les prendrais sans doute, et que les footballeurs n'ont que peu d'influence sur la fixation des prix du marché. Certes, l'exemple exceptionnel du défenseur du FC Gijon (1ère division espagnole), Javi Poves, qui vient de mettre un terme à sa carrière à 25 ans, pour dénoncer la dérive capitalistique du football est édifiant et mérite réflexion. Mais il semble difficile de demander à toute une génération de joueurs de renoncer à ce qu'ils aiment le plus au monde au prétexte qu'ils seraient trop bien payés. Ce n'est pas en niant la nature humaine que l'on met un terme à ses travers.

MAIS UNE DOUBLE DERIVE MONSTRUEUSE

Non, tout cela je le balaye, parce que ce n'est pas l'essentiel dans la double dérive monstrueuse que connait le football d'aujourd'hui, illustrée par le cas du Paris Saint-Germain, tout autant que par ceux de Malaga, Manchester City, Anzhi Makhachkala, Shanghai Shenhua ou encore Monaco, tout juste racheté par le sulfureux homme d'affaires russe Dmitry Rybolovlev, ainsi que par d'autres de l'Ukraine à la Turquie. C'est juste une conséquence et non une cause.

De quoi s'agit-il ? D'un côté d'une dérive vers le banditisme institutionnel, quand régimes et structures, autocratiques ou mafieux, s'invitent à la table des grands d'Europe en faussant les règles et en dopant artificiellement le marché pour s'acheter une respectabilité illusoire ou peser dans de futures luttes d'influence. Cette configuration touche au pathétique autant qu'à l'effrayant dans les cas de l'Anzhi Makhachkala, au Daguestan, et du FK Terek Grozny en Tchetchénie. Dans ce Caucase en proie au plus complet chaos, où la criminalité n'a d'égale que la corruption, le football sert de cache-misère et permet à de sinistres personnages, tel Ramzan Kadyrov, de parader au milieu des stars et de narguer les principes démocratiques avec le consentement tacite des instances du football. L'ironie tient néanmoins dans le fait que le FC Terek Grozny a été éliminée du premier tour du championnat russe; quant à l'Anzhi, il s'est qualifié en dernière position les plays off qui se disputent actuellement.

Si les salaires des champions ne me semblent pas discutables au regard de l'état du marché, qui lui l'est, on peut en revanche s'interroger sur la docilité de ces joueurs ou entraîneurs, tels Samuel Eto ou Ruud Gullit, qui participent activement, et en parfaite connaissance de cause, à la mascarade politique qui se joue dans ces endroits. De la même manière, concernant le Qatar, nouvel Eldorado du Football, sans culture de ce jeu, ni crédibilité locale, il serait peut être nécessaire de se poser la question des conséquences géopolitiques de son implication dans ce sport. Parce que, pour se référer aux exemples précédents, il est une chose d'accepter la présence de dictatures ou de régimes hautement corrompus dans le cadre de compétitions internationales; cela s'est toujours fait, là encore grâce à des instances peu regardantes sur ces notions (CIO, FIFA), mais il en est une autre de déléguer ses propres représentants pour participer à ce mouvement et une troisième, beaucoup plus conséquente, d'accepter que ces régimes rachètent des pans entiers du patrimoine sportif européen, s'en servant tant pour peser sur la politique extérieure de nos pays que pour biaiser l'économie d'un secteur tout entier. Je sais bien qu'il s'agit de « realpolitik » et notamment d'allégeance aux si précieux pétrodollars. Mais qu'en est-il de la légitimité de pays comme la France ou l'Angleterre à parler de démocratie en Libye ou en Égypte, quand ils vendent sans limite leur patrimoine immobilier, autant que leur légende sportive, à des états tous plus autocratiques les uns que les autres, qu'il s'agisse du Qatar ou de l'Arabie Saoudite, sans parler des pétrodollars russes. Qu'en est-il de cette légitimité quand les instances qu'ils dirigent offrent sur un plateau l'organisation des prochaines Coupes du Monde, justement à la Russie de Poutine, Kadyrov et Magomedov* et au Qatar ? Cela serait presque risible, notamment au regard de la stature footballistique d'un Qatar qui étonne ici, mais ne cesse d'être moqué dans le Golfe, si en plus des enjeux politiques, cette dérive ne remettait pas en cause les fondements économiques d'un sport qui représente des dizaines de milliards d'euros de chiffre d'affaire et des millions d'emplois directs et indirects**.

QUAND L'ULTRALIBERALISME RENIE LE CAPITALISME

Car à la vérité cette vision capitalistique poussée à son extrême est en fait la négation même du capitalisme dans les buts qu'il poursuit; à savoir la création de richesses et de profits par des moyens de production privés, si l'on résume.

Jusque dans les années 90, le football n'était pas considéré comme une source de profit sérieuse. Il n'empêche qu'il portait déjà en son sein tous les travers et désordre économiques qui débordent actuellement. De la dette fiscale abyssale du Real Madrid, effacée d'un revers de main par le Roi d'Espagne, aux quasi banqueroutes non réprimées des clubs Italiens, et aux trous sans fond des clubs anglais - il s'agit bien des 3 principaux championnats européens - on voyait déjà s'exprimer toutes les tendances et déséquilibres qui explosent aujourd'hui. En France, l'instauration en 1984 de la Direction Nationale de Contrôle de Gestion, unique en son genre, a contribué à assainir considérablement la situation, tout en creusant le fossé avec les systèmes étrangers. Jusqu'à maintenant on pouvait considérer que le prolongement de cette instance à l'échelon européen aurait pu rééquilibrer la donne, en empêchant les clubs de vivre au dessus de leurs moyens et d'accuser des déficits non garantis. Bien entendu, la volonté de le faire n'a jamais existé et les belles paroles des dirigeants de l'UEFA ou de la FIFA, de Lennart Johansson à Sepp Blatter en passant par notre Michel Platini national et son grotesque « fair play financier », sont toujours restées lettres mortes. Mais aujourd'hui, on se rend compte qu'une telle instance ne servirait plus à rien, même si la situation actuelle est le fait du renoncement à son instauration antérieure. En effet, quand jadis les clubs, essentiellement étrangers et appuyés sur des structures totalement privées, vivaient jusque dans une certaine mesure sur des déficits chroniques non garantis, qu'ils cherchaient néanmoins à combler sous peine de sanctions ou de faillite (comme on l'a vu concernant Pérouse ou la Lazio Rome en Italie en 2004 et 2005), nous sommes passés aujourd'hui à une situation où certains des plus gros clubs – et le PSG vient d'épouser ce modèle - sont presque l'émanation d'Etats et peuvent vivre sur des déficits stratosphériques, mais toujours garantis par une puissance financière sans limite. Ainsi une DNCG européenne n'aurait aucune utilité, puisque les pertes abyssales pourraient être comblées chaque année. Et c'est là que nous sommes dans la négation du capitalisme. A partir du moment où une entreprise répond à des intérêts qui ne sont pas exclusivement privés (politique, influence étatique) et n'a plus à se soucier de son équilibre financier, pouvant dépenser infiniment plus chaque année que ce qu'elle peut espérer gagner, nous ne sommes plus dans une situation capitalistique classique, encore moins dans un marché libre et non faussé. Ainsi, si le Paris Saint-Germain qui est désormais l'émanation directe de l'État Qataris, bien davantage que d'une société d'investissement qui n'est qu'un trompe l'œil, ajoute à ses emplettes de l'été (Pastore, Menez, Sissoko, Sirigu et j'en passe) les Beckham, Pato, Kaka et consorts, il aura dépensé en transferts et salaires plus de 200 millions d'euros, soit davantage que ce qu'il peut espérer comme recette brutes à la fin d'une année le conduisant au sommet de l'Europe (ce qui est loin d'être arrivé) et nettement plus que le budget prévisionnel déposé. Ce comportement, que ne pourra dénoncer la DNCG, QSI garantissant les comptes, ne correspond à aucune logique de marché, mais, en revanche affecte considérablement celui-ci en faisant exploser les tarifs de transferts et les grilles salariales. On est donc, outre dans la transgression des règles du capitalisme, devant la création d'une véritable bulle financière. En somme le football, traditionnel miroir de la société, souligne désormais tous les travers de la financiarisation de celle-ci, de son hyper individualisme et de l'accroissement de ses inégalités. Parce qu'imaginer qu'en pleine crise financière, sociale et morale à l'échelle mondiale, tandis qu'ici on traque la dette dans la poche des plus fragiles, un État, qu'il soit du Golfe ou du Caucase, s'amuse à dépenser 200 millions d'euros en danseuses aux pieds cramponnés, ce n'est pas indécent... c'est insultant et tragique. Parce que cela porte, plus que tout autre signal, le germe des chaos de demain, qui sont déjà un peu ceux d'aujourd'hui. Concernant les États du Golfe, il est finalement édifiant de constater que le pire exemple de cette débauche archi-libérale, débarrassée de tout corpus démocratique ou humaniste, que dénoncent aujourd'hui les Islamistes, jadis les communistes, vient de pays musulmans, de républiques de l'ancienne URSS et désormais de Chine.

Bien avant de travailler au FC Nantes, alors propriété du groupe Dassault, je m'étais fait à la réalité du foot business. Par ailleurs, j'admire comme tout le monde la virtuosité du jeu de ce FC Barcelone, dont huit des traditionnels titulaires ont été formés au club, et qui jusque-là, en dépit de ses besoins colossaux, pouvait se priver de sponsor maillot. Depuis cette année, le club catalan est lui aussi soutenu par le Qatar. Ce dernier a « envahi » le traditionnel maillot blaugrana et s'avère seul à même de combler un déficit devenu chronique du fait de l'inflation d'un marché qu'il participe à déboussoler. De Paris à Barcelone, je m'étais fait à la réalité du foot business, mais je commence à le trouver un peu foot tristesse, tant je devine que cette situation ne pourra pas s'éterniser et qu'elle annonce sans doute des lendemains qui déchantent.

* Président du Daguestan

**La « Fondation du Football » estime qu'en France le nombre d'emplois directs et indirects générés par le seul football professionnel est supérieur à 50000.

 

 

 

 

 

12:31 Publié dans Paris, Politique, Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : qatar, psg, paris, paris saint-germain, wuyilu, football, transferts, fifa, uefa, cio | |  Facebook | | | |