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19/09/2012

ENTRETIEN AVEC ALEXIS CORBIERE : EPISODE 2

Aujourd'hui, sur le blog Wuyilu, la seconde partie de l'entretien avec le Secrétaire National du Parti de Gauche, Alexis Corbière, dont le premier épisode a été publié dans RAGEMAG, le 13 septembre dernier. Nous avions laissé l'auteur de « Robespierre. Reviens ! » alors qu'il nous parlait du Front National ainsi que de la situation politique en Amérique du Sud et en Europe. Les propos retranscrits ici, reviennent notamment sur la question du parti de la famille Le Pen et la stratégie de Jean-Luc Mélenchon, lors des dernières législatives.

 

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Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault est aux manettes depuis près de cinq mois et le Front de Gauche se montre particulièrement critique à son endroit. Même si vous avez pu créer un groupe parlementaire, ne craignez vous pas de ne pouvoir faire vraiment entendre votre voix dans le débat, d'autant qu'aucun des poids lourds du PG (à part Marc Dolez), ni vous, ni Jean-Luc Mélenchon, ni Martine Billard ne sont à l'Assemblée ?

Je vous remercie de me faire remarquer que je n'ai pas été élu... Mais oui, je reconnais qu'il est difficile de peser. Maintenant, nous pensons que si la voix institutionnelle est très importante et indispensable, il y a d'autres moyens et d'autres voies pour s'exprimer en politique. Cela-dit, on assiste quand même à un véritable déni de démocratie. Il est quand même incroyable qu'un parti ayant réuni 10% des voix à l'election présidentielle ait une représentation aussi faible à l'Assemblée Nationale.

 

Vous dites cela, mais c'est aussi valable pour le FN ?

Bien sur que c'es aussit valable pour le Front National. Je suis de gauche, mais je le dis aussi pour le FN, comme pour le parti de François Bayrou qui a fait 9% à la présidentielle et se voit crédité de 2 députés. C'est incroyable : 40% de l'électorat n'est pas représenté ! Il faut voir ce que cela signifie. On a une assemblée qui n'est pas à l'image de la France et de son électorat. Et je peux dire que ça joue aussi sur l'abstention et fait à terme le jeu de l'extrème droite.

 

Vous dites « une assemblée qui n'est pas à l'image de la France » : Sur 577 députés, on compte seulement 10 agriculteurs et 6 employés. Aucun ouvrier, presque qu'aucun représentant de l'entreprise privée. N'est-ce pas plus grave pour la démocratie que la question de la représentaiton des femmes ou de la « diversité » ?

Sur 577 députés, seulement 10 agriculteurs et 6 employés.... La réponse est dans la question. Bien sur que la reproduction du corps social des élites est une réalité et que, par exemple la représentation du secteur privé, des employés, des ouvriers est un vrai problème. Mais il ne se substitue pas à la question des femmes et de la diversité. Il s'y ajoute. Je sais la chance que j'ai d'être enseignant pour pouvoir conduire une activité politique, je ne m'en cache pas. Je viens d'un milieu modeste et je suis sensible à cette question. Ne nous mentons pas, aujourd'hui, pour un ouvrier, un employé, un syndicaliste, en dehors de la question des moyens, il peut être nuisible de s'engager en politique. On peut exercer facilement un chantage sur son poste, en fonction de son orientation. C'est une réalité. Mais là aussi, au Front de Gauche nous sommes les seuls à nous soucier de cette question et à faire monter des gens de toutes origines sociales et professionnelles.

 "Au Front de Gauche, nous sommes les seuls à faire monter des gens de toutes origines sociales et professionnelles."

Droit de vote des étrangers, abolition de la prostitution... Ne croyez-vous pas que le gouvernement s'engage sur le sociétal, faute de pouvoir répondre aux problèmes sociaux ?

Oui et non. Les sujets sociétaux sont importants et il appartient à la gauche de les faire progresser, c'est toujours elle qui l'a fait, mais, oui, il faut avant tout régler la question sociale. Quand le salaire médian en France est de 1400 euros, que les gens consacrent 40% de leurs revenus au logement, que les emplois sont menacés, c'est cela qu'il faut traiter en priorité. Et c'est le rôle de la gauche. Après les questions de société dépassent les clivages gauche-droite, la prostitution, la parité, la diversité etc... Se sont des questions fondamentales, mais encore une fois se positionner principalement là-dessus, sans donner la priorité au social, n'est pas l'orientation que doit prendre une politique de gauche. Maintenant, il est aussi fondamental d'avoir une société qui soit, en politique, comme dans les différentes institutions et organismes qui comptent, à l'image de la France. Et celle-ci est le fait de nombreux mouvements d'immigration qui traversent son histoire. Après on a vu comment, un politicien habile de droite, a su instrumentaliser la question il y a 5 ans.

 

Petit retour en arrière, sachant que toutes ces questions ont été au coeur de l'élection législative dont Jean-Luc Mélenchon fut un acteur majeur et malheureux. Après coup, comment analysez-vous sa stratégie à Hénin-Beaumont ? 

Je pense qu'il était utile qu'il se présente et que sans cela Marine Le Pen aurait été élue. Disons les choses clairement Jean-Luc Mélenchon améliore son score de la présidentielle, de 14 à 21%, soit 1000 voix de plus, tandis que le candidat socialiste en perd 8000 par rapport à François Hollande.

 

Il se serait donc sacrifié pour empêcher l'élection de Marine Le Pen ?

Non, Jean-Luc Mélenchon comme nous tous, quand il se présente c'est pour l'emalexis corbière,front de gauche,jean-luc mélenchon,pg,raquel garrido,argentine,ayrault,chavez,chili,etats-unis,europe,fdg,gauche,grèce,hollande,jiben,papaendreou,parti de gauche,parti socialiste,pasok,ps,robespierre,usa,venezuela,wuyiluporter. Ca restait jouable et ça s'est joué à 2% près. Le coup n'est pas passé loin pour être en tête de la gauche au 1er tour. Après ça a été insuffisant pour plusieurs raisons, notamment parce que le PS s'est donné les moyens d'empêcher la progression du Front de Gauche en envoyant deux fois sa 1ère secrétaire, Martine Aubry, une fois Jean-Marc Ayrault comme 1er ministre, ce qui est assez exceptionnel. Et je note avec une certaine amertume qu'au second tour, alors qu'il était encore important de s'opposer à Marine le Pen, aucune des grandes personnalités du PS n'a jugé bon de venir. Contrairement à Jean-Luc Mélenchon qui, même s'il est arrivé derrière le candidat socialiste, est resté mobilisé jusu'au bout. Mais évidemment notre but initial n'était pas de faire élire Philippe Kemel.

Nous pensions que cela devait être un moment de clarification politique, dans une circonscrition particulièrement sinistrée, où quarante entreprises ont fermé ces dix dernières années, où le chômage de masse et significatif, où l'accès aux soins, à l'éducation comme à la culture sont très réduits, le tout dans un contexte où le PS est empétré dans un clientélisme et des problèmes de justice qui créent une caisse de résonnance au discours du Front national. La clarification c'était de porter l'idée que dans une situation de crise, il fallait apporter des réponses sociales comme le partage des richesses, type de réponse que Marine Le Pen n'apportait pas, puisqu'elle faisait porter la seule responsabilité de cette crise aux étrangers. Cette campagne avec des tracts anonyme (sept) a créé une confusion, une angoisse, beaucoup de gens ne comprenant plus quels étaient les enjeux de cette élection. Au final on a fortement progressé, mais il nous a manqué encore quelques voix pour être devant les socialistes. Ce qu'on a peut être surestimé c'est la possibilité de donner à la campagne plus de clarté politique. Il n'empêche que le combat était juste.

 

Certaines analyses a postériori dénoncent une stratégie qui n'a pas su prendre auprès des ouvriers, notamment au regard de votre discours sur l'immigration.

Je ne peux pas reprendre cette analyse défendue notamment par Laurent Joffrin et d'autres « grands » éditorialistes, selon lesquels la campagne de JLM était trop « anti-raciste » et trop en défense d'une ligne de solidarité entre tous les travailleurs du pays et disant qu'il n'y a aucune raison de se diviser entre les travailleurs quelle que soit leur origine. Il est stupide de faire porter la responsabilité du chômage de masse et de la fermeture d'entreprises aux travailleurs étrangers qui sont sur le territoire national, qu'ils soient ou non en situation régulière, comme l'a fait Marine le Pen. Nous avons dit que la solution était dans le partage des richesses, pas chez les étrangers. C'est un discours républicain dont nous étions les seuls porteurs.

 

Tel que vous l'exprimez ainsi, oui. Est-ce que cela a toujours été le cas de Jean-Luc Mélenchon ?

Il ne faut pas se contenter de reprendre les bouts de phrases sectionnés par Marine le Pen ou les médias. Relisez le grand discours de Marseille de Mélenchon. Ce discours c'est « faire France de tout bois ». Nous sommes des farouches défenseurs de la laïcité. Il est hors de question d'avoir une vision communautaire ou communautariste de la France. C'est tout l'inverse. Nous pensons que l'histoire de ce pays s'est créé à travers des vagues d'immigration. A Hénin Beaumont, il y a eu une trentaine de nationalité différente qui, à travers le vingtième siècle on fait l'histoire de ce pays : des Polonais, des Belges, des Italiens.. Et il faut dire les choses clairement, il y a aujourd'hui en proportion moins d'étrangers en France qu'il y en avait dans les années 30 et 50. Il ne faut pas fantasmer. Le vrai problème est un problème de pauvreté. Le fait que des gens sont soumis à des conditions sociales extrémement difficile, enfermés et assignés à résidences, des problèmes d'acculturation sociale, de misère etc... C'est cette question sociale qui doit être réglée. Si on ne voit que les résultats des conditions sociales face auxquelles les gens sont conduits ont en arrive à apporter des réponses erronées. Ce n'est pas l'immigration qui a fait fermer 40 entreprises à Hénin Beaumont. Que les médias arrêtent leurs raccourcis.

« Faire France de tout bois »

D'une certaine façon vous sous-entendez que la manière dont est structuré le processus électoral, qui est censé être le marqueur principal de la démocratie, est ce qui fait prospérer le Front National et, par là même porte atteinte à cette démocratie ?

J'en ai peur. Effectivement, nous constatons que les élections sont le moment où l'on voit apparaître des forces très marginales dans la société. Je ne peux pas m'empêcher de rappeler que lorsqu'il y devait y avoir un débat important, par exemple celui sur le Mécanisme Européen de Stabilité, que nous avons porté durant la campagne, par exemple avec des meetings spécifiques de Jean-Luc Mélenchon et de Pierre Laurent, le débat médiatique s'est embarqué sur le hallal et les cantines scolaires. J'ai la faiblesse de penser que pour notre quotidien, pour notre nation, pour les choix qui doivent être faits, il est plus important que nos concitoyens soient éclairés sur le MES que sur la viande hallal. Et là, on voit bien comment le jeu médiatique permet de dériver sur des débats secondaires pour éviter les confrontations d'importance et fait monter l'extrême droite.

 

Mais l'extrême droite n'a aucune responsabilité dans le jeu médiatique ?

D'accord, mais l'extrême droite est pour moi l'incarnation de la « bêtise du système ». C'est un doberman que le « système » sort régulièrement pour dire : « regardez, si vous critiquez l'Europe, vous n'allez quand même pas lui ressembler à elle ?  (Marine, ndlr) » et qui permet de faire rentrer à la niche tous ceux qui voudraient s'éloigner du chenil. Après, je reconnais aussi que, dans un moment de dislocation des nations et de toute forme de protection sous les coups conjugués du libéralisme et d'une certaine gauche, l'extrême droite peut rencontrer un écho particulier parce qu'elle semble être la seule à vouloir des protections liées aux nationaux. Ce ne sont donc pas que les médias qui alimentent l'extrême droite... Mais on voit bien que sans le jeu médiatique elle a du mal à exister, parce que ce n'est pas une force réelle inscrite dans la société avec des relais associatifs et politiques assez forts... Il n'empêche que ça peut le devenir demain et là, attention...

 

Pour conclure sur le FN, ne croyez-vous pas que sa nouvelle approche marque finalement la victoire a posteriori de Bruno Megret sur Jean-Marie Le Pen ?

Oui. En réalité, le FN de Jean-Marie Le Pen était presque une anomalie au regard de l'histoire de l'extrème droite française. Il réunissait davantage les vaincus de toutes les causes, les nationalistes ultra-libéraux, les catholiques intégristes, sans avoir ni de dimension sociale et sans vraiment lutter pour la conqûête du pouvoir. Finalement, Marine Le Pen ramène le FN vers les fondamentaux de cette extrême droite, lancée dans une vraie conquête du pouvoir et considérant la question sociale, même s'il elle ne traite pas vraiment. C'est en cela que je dis qu'il s'agit d'un parti qui se rapproche du fascisme et que c'est effectivement une victoire de Bruno Megret qui avait intégré tout ça. Après il faut aussi considérer la dimension familiale qui est très particulière dans ce mouvement qui coupe facilement les têtes.

 

Vous parlez beaucoup des dangers de l'extrême droite et prônez « d'autres politiques », particulièrement au regard des orientations du gouvernement et de la sociale-démocratie, mais ces « autres politiques » peuvent également créer les conditions du désastre, fussent-elle de gauche... (reprise d'élements de la 1ère ITW, ndlr)

La gauche a une longue histoire pleine de victoires et aussi des défaites... Les espoirs de la Révolution d'Octobre qui se transforment en un cauchemar stalinien est un problème que la famille politique dont je fais partie regarde en face et analyse depuis de nombreuses années. Les communistes ont été très clairs sur tout cela. Mais, les socialistes font-ils de même ? Comment expliquent-ils que les mouvements socialistes se transforment en une espèce de social-démocratie pépère qui gère le libéralisme, incapable de faire face à la brutalité du système, comme en Europe. Quand même, quoi ! En Grèce, c'est le Président de l'Internationale Socialiste, Papandreou, qui s'était d'ailleurs fait élire sur une ligne relativement à gauche, qui est devenu le principal bras d'application de la politique d'austérité du FMI.

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Et Cuba, avec laquelle Jean-Luc Mélenchon semble si indulgent ?

Dans le rapport de force mondial que nous vivons, Cuba est un point de résistance à l’ultra libéralisme très important pour toute la gauche latino-américaine et même mondiale. Bien sûr, le modèle cubain n’est pas le modèle du Front de Gauche. Mais que personne n’oublie la proximité de cette petite île avec la Floride, et donc le géant Etats-Unis, et les conséquences que cela signifie pour sa sécurité. Nous ne participerons jamais au concert de ceux qui tapent sur Cuba. Un exemple, moi, je suis personnellement lié au Chili (Raquel Garrido y est née : ndlr). Quand des milliers de Chiliens ont fuit la dictature de Pinochet en 1973, heureusement qu'il y a eu Cuba pour en recueillir beaucoup et permettre la reconstitution de forces politiques d'opposition, alors que les USA, représentés par les mêmes qui nous reprochent de ne pas vouloir salir Cuba, finançaient outrageusement et ouvertement Pinochet et ses amis. Ce fut ainsi en Uruguay, en Argentine ou ailleurs. Depuis ces heures noires de l’histoire de ce continent, la dette morale de milliers de femmes et d’hommes de gauche envers Cuba est immense. Cette mémoire, nous l'avons et nous restons reconnaissant d'un pays comme Cuba qui a aidé à cette résistance. Ceci étant dit, je ne perds pas de vue que mon idéal est celui du socialisme républicain et démocratique.

Photo de une : Julien Jaulin.

13/09/2012

ITW D'ALEXIS CORBIERE DANS RAGEMAG

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Ragemag publie aujourd'hui la première partie de mon entretien avec Alexis Corbière, Secrétaire National du parti de Gauche et conseiller  de Jean-Luc Mélenchon. Robespierre, L'Amérique du Sud, la Gauche, l'Europe, le FN, la souveraineté, Gramsci, mais aussi Jésus et De Gaulle sont au coeur de cette interview qui s'est volontairement éloignée des soubresauts de l'actualité immédiate.

 A LIRE ICI

La deuxième partie dans quelques jours sur ce blog !

 

 

18/06/2012

2007/2012 : ON NE MEURT QUE DEUX FOIS (Sarkozy, Royal, Bayrou)

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Si la défaite de Nicolas Sarkozy à l'élection présidentielle du 6 mai aura marqué la dernière victoire de Jacques Chirac, comme nous l'anticipions ici il y a quelques mois, le résultat des premières législatives du nouveau quinquennat renvoie inévitablement à la précédente édition de la course à l'Élysée, dont elle balaye définitivement les conséquences et le sens. « On ne meurt que deux fois », écrivait Audiard, avant lui-même de quitter la scène... Mais assurément, la deuxième est la plus cruelle, comme peuvent en témoigner ce matin Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou.

TROIS DESTINS : UN RETOURNEMENT

La vague rose est donc arrivée, prolongeant les analogies relevées, faute de mieux, par la presse, avec l'ivresse Mittérrandienne de 1981. Qu'importe que, même drapé d'un costume trompeur, François Hollande ait davantage appris de l'école Chirac que du sphinx de Château-Chinon. La réalité impose de rappeler que les situations sont incomparables et que l'extrême difficulté de la tâche qui attend le nouveau pouvoir minore par avance toute tentation euphorique. Mais cela, tout le monde le dira. Autant regarder ailleurs et se transporter au soir du premier tour de l'élection présidentielle de 2007, dont les enseignements peuvent aujourd'hui être analysés avec une certaine ironie.

Que voyait-on alors ?

A droite ? Un futur président ayant renversé la table des valeurs d'une mouvement essoufflé et immobile, fier de sa propre hyperactivité, comme de sa capacité à siphonner l'électorat du Front National.

A gauche ? Une « madone » socialiste aussi digne qu'incontrôlable, redonnant des couleurs à la rose, en marge de l'appareil pachidermique de Solférino, autant qu'à un républicanisme de gauche dissonant avec la musique officielle.

Au centre ? Un chevalier orange, ravivant la tradition du centrisme humaniste et portant l'espoir de la fin des idéologies et d'un stricte bi-partisme manichéen....

Ce matin, tandis que le Front National fait son entrée à l'Assemblée Nationale, Nicolas Sarkozy est tout entier mobilisé par sa défense dans des affaires judiciaires aussi conséquentes que tortueuses, qui risquent d'emporter jusqu'à la moindre trace de son passage au pouvoir. Double camouflet.

Ségolène Royal elle, privée du perchoir et de son mandat de député, peut encore remâcher l'ultime trahison subie, ironique dénouement de luttes intestines jouées sur les plaies jamais cicatrisées des rancœurs jospinistes. Une fois de plus elle aura pu mesurer le manque d'élégance d'un courant dont les combats sociétaux peinent à masquer le machisme autant que le conservatisme. Et le journal Libération d'achever la victime d'une manchette cinglante et discourtoise : La Gauche Royal(e).

Quant à François Bayrou... Il vit la suprême insulte d'être balayé au jour même où ses idées politiques triomphent et seront – pour le meilleur ou le pire – le socle de l'offre socialiste du nouveau gouvernement. Le temps lui sera donné de méditer sur le poids du courage comparé à celui du cynisme dans le grande balance des équilibres politiques. Sans doute sort-il grandi de ce nouvel échec, épine dans le pied de l'honneur socialiste, mais il lui sera désormais difficile d'agiter l'étendard de ses certitudes messianiques.

LA REVANCHE DES GRANDS CORPS

Par-delà l'anecdote, et en dépit des différences qui marquent ces trois destins, une convergence se dessine comme une évidence. Si la victoire de François Hollande paraît de prime abord celle du « normal » sur le « bling bling », elle signe en réalité la revanche des grands commis de l'État au détriment de la « République des Conseillers et des Avocats ».

Il semble momentanément s'achever ce temps où la fonction gouvernementale s'était offerte par procuration à quelque officine de communication. Cette période étrange où les conseillers sont sortis de l'ombre pour publiquement humilier les ministres et disserter des grandes orientations de l'État. Ce moment suspect où les effets de manche des avocats affairistes ont remplacé le mariage de la réflexion et de l'action.

Derrière la mise en retrait de Nicolas Sarkozy, les défaites de Claude Guéant, Franck Peltier, Nadine Morano, et Frédéric Lefebvre, témoignent tout autant de cette évolution que de la gifle envoyée à la face du conseiller suprême, Patrick Buisson, et de sa stratégie délétère, dont les vraies conséquences dans la recomposition de la droite sont encore à venir.

Il en est de même à gauche où les chantres du paraître, Jack Lang en tête, tirent leur ultime révérence... Où la « Madone du Poitou » n'est plus portée par un cortège de courtisans plus à l'aise au Printemps de Bourges qu'au Conseil d'État... Où DSK et ses escortes de Euro-RSCG, et celles, plus accortes, des Sofitel, ont quitté la perspective du pouvoir pour rejoindre les prétoires.

Avec la victoire de François Hollande, l'ENA reprend les rênes et dissémine ses enfants à la tête de la majorité des cabinets. Même si ces deux notions se confondent dans leur incarnation, ce n'est pas tant la victoire des technos que d'une très haute administration méprisée depuis 2007. C'est la renaissance des corps qui s'oppose aussi à l'aventure solitaire et don-quichottesque de François Bayrou, ce mousquetaire téméraire et naïf qui entendait mettre au pas les élites.

Derrière l'alternance et les difficultés qui présideront à son expression, c'est donc une révolution des valeurs et des mœurs politiques qui s'est jouée. Nul doute qu'il ne s'agira pas de la dernière. Et c'est de ce constat que les perdants du jour pourront tirer quelque espoir. A commencer par Ségolène Royal, qui pourrait bien vite se fixer un nouvel objectif à même d'étancher sa soif de vengeance. Partir à la conquête de la rue de Solférino, par exemple ? Il est probable que l'idée a déjà germé en elle et que la parade se prépare activement chez ceux dont la conscience pourrait être affectée d'une quelconque culpabilité dans sa défaite aux législatives...

Éternel recommencement ?