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19/09/2012

ENTRETIEN AVEC ALEXIS CORBIERE : EPISODE 2

Aujourd'hui, sur le blog Wuyilu, la seconde partie de l'entretien avec le Secrétaire National du Parti de Gauche, Alexis Corbière, dont le premier épisode a été publié dans RAGEMAG, le 13 septembre dernier. Nous avions laissé l'auteur de « Robespierre. Reviens ! » alors qu'il nous parlait du Front National ainsi que de la situation politique en Amérique du Sud et en Europe. Les propos retranscrits ici, reviennent notamment sur la question du parti de la famille Le Pen et la stratégie de Jean-Luc Mélenchon, lors des dernières législatives.

 

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Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault est aux manettes depuis près de cinq mois et le Front de Gauche se montre particulièrement critique à son endroit. Même si vous avez pu créer un groupe parlementaire, ne craignez vous pas de ne pouvoir faire vraiment entendre votre voix dans le débat, d'autant qu'aucun des poids lourds du PG (à part Marc Dolez), ni vous, ni Jean-Luc Mélenchon, ni Martine Billard ne sont à l'Assemblée ?

Je vous remercie de me faire remarquer que je n'ai pas été élu... Mais oui, je reconnais qu'il est difficile de peser. Maintenant, nous pensons que si la voix institutionnelle est très importante et indispensable, il y a d'autres moyens et d'autres voies pour s'exprimer en politique. Cela-dit, on assiste quand même à un véritable déni de démocratie. Il est quand même incroyable qu'un parti ayant réuni 10% des voix à l'election présidentielle ait une représentation aussi faible à l'Assemblée Nationale.

 

Vous dites cela, mais c'est aussi valable pour le FN ?

Bien sur que c'es aussit valable pour le Front National. Je suis de gauche, mais je le dis aussi pour le FN, comme pour le parti de François Bayrou qui a fait 9% à la présidentielle et se voit crédité de 2 députés. C'est incroyable : 40% de l'électorat n'est pas représenté ! Il faut voir ce que cela signifie. On a une assemblée qui n'est pas à l'image de la France et de son électorat. Et je peux dire que ça joue aussi sur l'abstention et fait à terme le jeu de l'extrème droite.

 

Vous dites « une assemblée qui n'est pas à l'image de la France » : Sur 577 députés, on compte seulement 10 agriculteurs et 6 employés. Aucun ouvrier, presque qu'aucun représentant de l'entreprise privée. N'est-ce pas plus grave pour la démocratie que la question de la représentaiton des femmes ou de la « diversité » ?

Sur 577 députés, seulement 10 agriculteurs et 6 employés.... La réponse est dans la question. Bien sur que la reproduction du corps social des élites est une réalité et que, par exemple la représentation du secteur privé, des employés, des ouvriers est un vrai problème. Mais il ne se substitue pas à la question des femmes et de la diversité. Il s'y ajoute. Je sais la chance que j'ai d'être enseignant pour pouvoir conduire une activité politique, je ne m'en cache pas. Je viens d'un milieu modeste et je suis sensible à cette question. Ne nous mentons pas, aujourd'hui, pour un ouvrier, un employé, un syndicaliste, en dehors de la question des moyens, il peut être nuisible de s'engager en politique. On peut exercer facilement un chantage sur son poste, en fonction de son orientation. C'est une réalité. Mais là aussi, au Front de Gauche nous sommes les seuls à nous soucier de cette question et à faire monter des gens de toutes origines sociales et professionnelles.

 "Au Front de Gauche, nous sommes les seuls à faire monter des gens de toutes origines sociales et professionnelles."

Droit de vote des étrangers, abolition de la prostitution... Ne croyez-vous pas que le gouvernement s'engage sur le sociétal, faute de pouvoir répondre aux problèmes sociaux ?

Oui et non. Les sujets sociétaux sont importants et il appartient à la gauche de les faire progresser, c'est toujours elle qui l'a fait, mais, oui, il faut avant tout régler la question sociale. Quand le salaire médian en France est de 1400 euros, que les gens consacrent 40% de leurs revenus au logement, que les emplois sont menacés, c'est cela qu'il faut traiter en priorité. Et c'est le rôle de la gauche. Après les questions de société dépassent les clivages gauche-droite, la prostitution, la parité, la diversité etc... Se sont des questions fondamentales, mais encore une fois se positionner principalement là-dessus, sans donner la priorité au social, n'est pas l'orientation que doit prendre une politique de gauche. Maintenant, il est aussi fondamental d'avoir une société qui soit, en politique, comme dans les différentes institutions et organismes qui comptent, à l'image de la France. Et celle-ci est le fait de nombreux mouvements d'immigration qui traversent son histoire. Après on a vu comment, un politicien habile de droite, a su instrumentaliser la question il y a 5 ans.

 

Petit retour en arrière, sachant que toutes ces questions ont été au coeur de l'élection législative dont Jean-Luc Mélenchon fut un acteur majeur et malheureux. Après coup, comment analysez-vous sa stratégie à Hénin-Beaumont ? 

Je pense qu'il était utile qu'il se présente et que sans cela Marine Le Pen aurait été élue. Disons les choses clairement Jean-Luc Mélenchon améliore son score de la présidentielle, de 14 à 21%, soit 1000 voix de plus, tandis que le candidat socialiste en perd 8000 par rapport à François Hollande.

 

Il se serait donc sacrifié pour empêcher l'élection de Marine Le Pen ?

Non, Jean-Luc Mélenchon comme nous tous, quand il se présente c'est pour l'emalexis corbière,front de gauche,jean-luc mélenchon,pg,raquel garrido,argentine,ayrault,chavez,chili,etats-unis,europe,fdg,gauche,grèce,hollande,jiben,papaendreou,parti de gauche,parti socialiste,pasok,ps,robespierre,usa,venezuela,wuyiluporter. Ca restait jouable et ça s'est joué à 2% près. Le coup n'est pas passé loin pour être en tête de la gauche au 1er tour. Après ça a été insuffisant pour plusieurs raisons, notamment parce que le PS s'est donné les moyens d'empêcher la progression du Front de Gauche en envoyant deux fois sa 1ère secrétaire, Martine Aubry, une fois Jean-Marc Ayrault comme 1er ministre, ce qui est assez exceptionnel. Et je note avec une certaine amertume qu'au second tour, alors qu'il était encore important de s'opposer à Marine le Pen, aucune des grandes personnalités du PS n'a jugé bon de venir. Contrairement à Jean-Luc Mélenchon qui, même s'il est arrivé derrière le candidat socialiste, est resté mobilisé jusu'au bout. Mais évidemment notre but initial n'était pas de faire élire Philippe Kemel.

Nous pensions que cela devait être un moment de clarification politique, dans une circonscrition particulièrement sinistrée, où quarante entreprises ont fermé ces dix dernières années, où le chômage de masse et significatif, où l'accès aux soins, à l'éducation comme à la culture sont très réduits, le tout dans un contexte où le PS est empétré dans un clientélisme et des problèmes de justice qui créent une caisse de résonnance au discours du Front national. La clarification c'était de porter l'idée que dans une situation de crise, il fallait apporter des réponses sociales comme le partage des richesses, type de réponse que Marine Le Pen n'apportait pas, puisqu'elle faisait porter la seule responsabilité de cette crise aux étrangers. Cette campagne avec des tracts anonyme (sept) a créé une confusion, une angoisse, beaucoup de gens ne comprenant plus quels étaient les enjeux de cette élection. Au final on a fortement progressé, mais il nous a manqué encore quelques voix pour être devant les socialistes. Ce qu'on a peut être surestimé c'est la possibilité de donner à la campagne plus de clarté politique. Il n'empêche que le combat était juste.

 

Certaines analyses a postériori dénoncent une stratégie qui n'a pas su prendre auprès des ouvriers, notamment au regard de votre discours sur l'immigration.

Je ne peux pas reprendre cette analyse défendue notamment par Laurent Joffrin et d'autres « grands » éditorialistes, selon lesquels la campagne de JLM était trop « anti-raciste » et trop en défense d'une ligne de solidarité entre tous les travailleurs du pays et disant qu'il n'y a aucune raison de se diviser entre les travailleurs quelle que soit leur origine. Il est stupide de faire porter la responsabilité du chômage de masse et de la fermeture d'entreprises aux travailleurs étrangers qui sont sur le territoire national, qu'ils soient ou non en situation régulière, comme l'a fait Marine le Pen. Nous avons dit que la solution était dans le partage des richesses, pas chez les étrangers. C'est un discours républicain dont nous étions les seuls porteurs.

 

Tel que vous l'exprimez ainsi, oui. Est-ce que cela a toujours été le cas de Jean-Luc Mélenchon ?

Il ne faut pas se contenter de reprendre les bouts de phrases sectionnés par Marine le Pen ou les médias. Relisez le grand discours de Marseille de Mélenchon. Ce discours c'est « faire France de tout bois ». Nous sommes des farouches défenseurs de la laïcité. Il est hors de question d'avoir une vision communautaire ou communautariste de la France. C'est tout l'inverse. Nous pensons que l'histoire de ce pays s'est créé à travers des vagues d'immigration. A Hénin Beaumont, il y a eu une trentaine de nationalité différente qui, à travers le vingtième siècle on fait l'histoire de ce pays : des Polonais, des Belges, des Italiens.. Et il faut dire les choses clairement, il y a aujourd'hui en proportion moins d'étrangers en France qu'il y en avait dans les années 30 et 50. Il ne faut pas fantasmer. Le vrai problème est un problème de pauvreté. Le fait que des gens sont soumis à des conditions sociales extrémement difficile, enfermés et assignés à résidences, des problèmes d'acculturation sociale, de misère etc... C'est cette question sociale qui doit être réglée. Si on ne voit que les résultats des conditions sociales face auxquelles les gens sont conduits ont en arrive à apporter des réponses erronées. Ce n'est pas l'immigration qui a fait fermer 40 entreprises à Hénin Beaumont. Que les médias arrêtent leurs raccourcis.

« Faire France de tout bois »

D'une certaine façon vous sous-entendez que la manière dont est structuré le processus électoral, qui est censé être le marqueur principal de la démocratie, est ce qui fait prospérer le Front National et, par là même porte atteinte à cette démocratie ?

J'en ai peur. Effectivement, nous constatons que les élections sont le moment où l'on voit apparaître des forces très marginales dans la société. Je ne peux pas m'empêcher de rappeler que lorsqu'il y devait y avoir un débat important, par exemple celui sur le Mécanisme Européen de Stabilité, que nous avons porté durant la campagne, par exemple avec des meetings spécifiques de Jean-Luc Mélenchon et de Pierre Laurent, le débat médiatique s'est embarqué sur le hallal et les cantines scolaires. J'ai la faiblesse de penser que pour notre quotidien, pour notre nation, pour les choix qui doivent être faits, il est plus important que nos concitoyens soient éclairés sur le MES que sur la viande hallal. Et là, on voit bien comment le jeu médiatique permet de dériver sur des débats secondaires pour éviter les confrontations d'importance et fait monter l'extrême droite.

 

Mais l'extrême droite n'a aucune responsabilité dans le jeu médiatique ?

D'accord, mais l'extrême droite est pour moi l'incarnation de la « bêtise du système ». C'est un doberman que le « système » sort régulièrement pour dire : « regardez, si vous critiquez l'Europe, vous n'allez quand même pas lui ressembler à elle ?  (Marine, ndlr) » et qui permet de faire rentrer à la niche tous ceux qui voudraient s'éloigner du chenil. Après, je reconnais aussi que, dans un moment de dislocation des nations et de toute forme de protection sous les coups conjugués du libéralisme et d'une certaine gauche, l'extrême droite peut rencontrer un écho particulier parce qu'elle semble être la seule à vouloir des protections liées aux nationaux. Ce ne sont donc pas que les médias qui alimentent l'extrême droite... Mais on voit bien que sans le jeu médiatique elle a du mal à exister, parce que ce n'est pas une force réelle inscrite dans la société avec des relais associatifs et politiques assez forts... Il n'empêche que ça peut le devenir demain et là, attention...

 

Pour conclure sur le FN, ne croyez-vous pas que sa nouvelle approche marque finalement la victoire a posteriori de Bruno Megret sur Jean-Marie Le Pen ?

Oui. En réalité, le FN de Jean-Marie Le Pen était presque une anomalie au regard de l'histoire de l'extrème droite française. Il réunissait davantage les vaincus de toutes les causes, les nationalistes ultra-libéraux, les catholiques intégristes, sans avoir ni de dimension sociale et sans vraiment lutter pour la conqûête du pouvoir. Finalement, Marine Le Pen ramène le FN vers les fondamentaux de cette extrême droite, lancée dans une vraie conquête du pouvoir et considérant la question sociale, même s'il elle ne traite pas vraiment. C'est en cela que je dis qu'il s'agit d'un parti qui se rapproche du fascisme et que c'est effectivement une victoire de Bruno Megret qui avait intégré tout ça. Après il faut aussi considérer la dimension familiale qui est très particulière dans ce mouvement qui coupe facilement les têtes.

 

Vous parlez beaucoup des dangers de l'extrême droite et prônez « d'autres politiques », particulièrement au regard des orientations du gouvernement et de la sociale-démocratie, mais ces « autres politiques » peuvent également créer les conditions du désastre, fussent-elle de gauche... (reprise d'élements de la 1ère ITW, ndlr)

La gauche a une longue histoire pleine de victoires et aussi des défaites... Les espoirs de la Révolution d'Octobre qui se transforment en un cauchemar stalinien est un problème que la famille politique dont je fais partie regarde en face et analyse depuis de nombreuses années. Les communistes ont été très clairs sur tout cela. Mais, les socialistes font-ils de même ? Comment expliquent-ils que les mouvements socialistes se transforment en une espèce de social-démocratie pépère qui gère le libéralisme, incapable de faire face à la brutalité du système, comme en Europe. Quand même, quoi ! En Grèce, c'est le Président de l'Internationale Socialiste, Papandreou, qui s'était d'ailleurs fait élire sur une ligne relativement à gauche, qui est devenu le principal bras d'application de la politique d'austérité du FMI.

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Et Cuba, avec laquelle Jean-Luc Mélenchon semble si indulgent ?

Dans le rapport de force mondial que nous vivons, Cuba est un point de résistance à l’ultra libéralisme très important pour toute la gauche latino-américaine et même mondiale. Bien sûr, le modèle cubain n’est pas le modèle du Front de Gauche. Mais que personne n’oublie la proximité de cette petite île avec la Floride, et donc le géant Etats-Unis, et les conséquences que cela signifie pour sa sécurité. Nous ne participerons jamais au concert de ceux qui tapent sur Cuba. Un exemple, moi, je suis personnellement lié au Chili (Raquel Garrido y est née : ndlr). Quand des milliers de Chiliens ont fuit la dictature de Pinochet en 1973, heureusement qu'il y a eu Cuba pour en recueillir beaucoup et permettre la reconstitution de forces politiques d'opposition, alors que les USA, représentés par les mêmes qui nous reprochent de ne pas vouloir salir Cuba, finançaient outrageusement et ouvertement Pinochet et ses amis. Ce fut ainsi en Uruguay, en Argentine ou ailleurs. Depuis ces heures noires de l’histoire de ce continent, la dette morale de milliers de femmes et d’hommes de gauche envers Cuba est immense. Cette mémoire, nous l'avons et nous restons reconnaissant d'un pays comme Cuba qui a aidé à cette résistance. Ceci étant dit, je ne perds pas de vue que mon idéal est celui du socialisme républicain et démocratique.

Photo de une : Julien Jaulin.

13/09/2012

ITW D'ALEXIS CORBIERE DANS RAGEMAG

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Ragemag publie aujourd'hui la première partie de mon entretien avec Alexis Corbière, Secrétaire National du parti de Gauche et conseiller  de Jean-Luc Mélenchon. Robespierre, L'Amérique du Sud, la Gauche, l'Europe, le FN, la souveraineté, Gramsci, mais aussi Jésus et De Gaulle sont au coeur de cette interview qui s'est volontairement éloignée des soubresauts de l'actualité immédiate.

 A LIRE ICI

La deuxième partie dans quelques jours sur ce blog !

 

 

20/07/2012

LA SUEDE, LES PUTES ET LE SOCIALISME

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La question mérite d'être posée : étant données les faibles marges de manœuvre économiques et sociales dont dispose la gauche en pleine crise de la dette, comment peut-elle marquer son territoire ?

 

Les premières grosses et prévisibles difficultés de François Hollande dans les négociations européennes face à une inflexible Angela Merkel, la très faible revalorisation du SMIC, les noires prévisions de croissance et l'augmentation toujours plus importante du chômage, marquée par l'explosion des plans sociaux, dont celui de PSA, laissent à penser qu'il n'y aura pas de miracle à attendre sur les terrains du pouvoir d'achat et de la relance en dépit des intentions affichées. Du coup, voilà que la gauche, prisonnière de ses marqueurs identitaires libéraux, réinvestit brutalement le champ sociétal, dans l'impuissance face à la question sociale, à travers le sujet certes fondamental de la condition féminine, dans une vision apologique du modèle suédois. C'est en tout cas ce dont témoignent les premières intentions affichées il y a quelques semaines, en matière de lutte contre la prostitution, comme sur d'autres sujets qui ne manqueront pas d'être évoqués ultérieurement sur ce blog.

C'est donc la brillante Najat Vallaud-Belkacem, (flanquée de la très militante Caroline de Haas), qui s'y colle, donnant presque le sentiment qu'il s'agit là du chantier principal d'un gouvernement déjà économiquement gêné aux entournures de son appellation de gauche. La Ministre des Droits des Femmes a fixé deux orientations prioritaires à travers la lutte contre la prostitution et la défense de la parité. En eux-mêmes, ces sujets méritent d'être considérés. La prostitution, aussi ancienne soit-elle, sera toujours une verrue dans le pieds de la société. Quant à la parité, le strict respect des valeurs républicaines devrait la dissoudre dans l'égale considération des hommes et des femmes au regard de leurs compétences et conditions de vie, sans qu'il soit nécessaire de recourir à de quelconque quotas et autres outils genrés et différentialistes. La réalité, comme l'état des mœurs, ne se conformant pas à cette évidence, il est donc logique de mener un combat spécifique pour la reconnaissance des droits des femmes, même si, encore une fois, ceux-ci devraient simplement s'intégrer dans une lutte globale pour la défense des droits humains. Chaque fois qu'une femme est bafouée sur la simple considération de son genre, c'est en réalité toute la communauté humaine qui est visée et qui se manque de respect, à plus forte raison dans une République qui prétend à l'égalité des sexes. Une fois ces choses dites, la déclinaison du sujet peut prendre de nombreuses formes et être appréhendée sous des prismes bien divers. On peut également considérer la question de la discrimination sous le seul angle du sexe ou sous l'angle économique, dans une vision libérale ou dans une vision sociale. Qu'en est-il de l'approche gouvernementale ?

INTERDIRE LA PROSTITUTION : LA BELLE AFFAIRE

Il y a quelques semaines, Najat Vallaud-Belkacem a jeté un pavé dans la mare et annonçant son intention d'abolir la prostitution. Bon, d'accord.

Dans la vraie vie, généralement assez éloignée des ministères, la question est infiniment complexe et le débat s'est immédiatement animé au sein même de la gauche entre pros et anti-abolitionnistes. Il s'agit d'une vaste question touchant à de nombreux domaines et qui, la ministre l'admet, relève sans doute d'un vœu pieux. Pour le moment la législation pénale française est fondée sur le délit de racolage passif, institué en 2003, et très largement condamné par tous ceux qui ont à traiter de la question. Son effet principal, la clandestinisation de la prostitution, pose de nombreux problèmes sanitaires, sécuritaires et sociaux, sans conduire à une quelconque baisse de l'activité. La piste envisagée, héritée de la loi en vigueur en Suède, prône la pénalisation du client et donc, par ricochet, l'interdiction pure et simple de toute forme de prostitution. Cette éventuelle future loi est le prolongement direct de la résolution votée l'an dernier par le parlement français. Bien. Et après ?

Pas grand chose et beaucoup d'ombres en vérité.

Sans rappeler, ma bonne dame, que la prostitution est « le plus vieux métier du monde », ce qui n'a pas grand intérêt, ou qu'elle est, mon sale monsieur, le reflet de l'infâme domination du mâle dans nos sociétés honteusement patriarcales, dans l'ignorance bien pratique de l'accroissement ininterrompu de la prostitution masculine, il faut bien reconnaître qu'une telle mesure n'aurait pas l'effet abolitionniste escompté. Il ne suffit pas d'interdire la guerre pour la voir disparaître, pas davantage qu'il suffit de masquer ses propres turpitudes pour s'en extraire. Et tandis que j'écris ces lignes estivales, si on pouvait en profiter pour interdire la pluie, hein ?

 

LA SUEDE, TRISTE CHAMPIONNE DES VIOLS ET AGRESSIONS SEXUELLES

Voyons de quoi il en retourne en Suède, ce pays fantasmé, qui aurait procédé à l'éradication d'un phénomène plusieurs fois millénaire d'un simple coup de baguette législatif. Outre qu'il est d'une insondable naïveté de vouloir transposer à la France des outils qui viennent d'une société totalement différente de la nôtre, dont le penchant à la froide normalisation s'oppose à une vision latine de la démocratie, la réalité suédoise est moins flatteuse qu'il y paraît. Les législateurs français et nordiques s'appuient sur un certain nombre de rapports qui prétendent, au prétexte d'une quasi disparition de la prostitution de rue, au succès de la loi. Dans les faits, plusieurs observations méritent d'être faites. Les rapports en question ont été violemment condamnés pour leur indigence méthodologique et leur vision extrêmement partielle de la question. Si la prostitution de rue a effectivement disparue, elle s'est reportée sur la clandestinité et le web, contrairement à ce que prétend un texte dont il a été prouvé qu'il a nettement et sciemment minoré les chiffres en la matière. Une simple recherche sur la toile permet d'en juger. Par ailleurs, outre que la prostitution en Suède était assez faible, les violences sexuelles y ont connu une explosion exponentielle depuis quelques années, faisant de ce pays le champion toutes catégories en Europe et le deuxième dans le monde.

Ce constat effrayant n'est pas le seul fait de la loi sur la prostitution, la corrélation n'a d'ailleurs pas été établie officiellement. Les pouvoirs publics ont d'ailleurs peu d'intérêt à le faire. De nombreuses autres raisons au phénomène sont avancées, différentes selon le bord politique d'où l'on s'exprime : requalification juridique ce certaines violences en viols, état des mœurs au regard de la stricte égalité sexuelle, utilisation massive et dangereuse d'internet dans les rencontres et relations, explosion de l'immigration et des violences sexuelles en liaison avec celle-ci. Sans doute la réalité est-elle à considérer dans une rencontre de toutes ces raisons, en addition avec la loi sur la prostitution. La question de l'immigration est quant à elle l'objet d'un débat acharné entre gauche et extrême droite, la première refusant de communiquer sur l'origine des agresseurs, la seconde en tirant des conclusions sans doute hâtives. Quoi qu'il en soit, on voit bien que la question est plus complexe qu'il y paraît et que la situation française est assez différente, ne serait-ce parce qu'ici la prostitution de rue est très développée et que sa pénalisation globale risque d'entraîner une croissance dangereuse des pratiques clandestines précarisant encore davantage les femmes, encourageant les réseaux criminels et rendant de plus en plus difficile l'action des travailleurs sociaux qui interviennent en ce domaine.

ET LE SOCIAL, BORDEL ?

Le but n'est pas ici de jeter la pierre à Najat Valaud-Belkacem. Il est évident que son combat est courageux et motivé par de nobles sentiments. Elle prend à cœur sa charge ministérielle, mais la dose d'idéologie et le regard déroutant sur la société qui l'inspirent, laissent perplexe et ouvrent la porte à ce fameux enfer pavé de bonnes intentions. Avant de naïvement prétendre abolir la prostitution, ce qui n'a pas forcément beaucoup de sens, peut être faut-il intensifier la lutte contre le proxénétisme, la coopération européenne contre les filières clandestines de prostitution et regarder en face l'ampleur des ramifications mafieuses dans les structures économiques du continent...

Outre de faire preuve d'une véritable volonté politique dans une démarche relativement exempt d'idéologie, il faut aussi s'interroger sur le rôle de l'évolution de nos sociétés, non sur la prostitution en elle-même, mais sur son expression et sa forte augmentation, comme s'en alarme le « rapport Mondial sur l'Exploitation Sexuelle » de la Fondation Scelles. A l'heure où les modèles abolitionnistes scandinaves, ciblant essentiellement l'exercice de rue, séduisent de plus en plus les législateurs, on constate l'explosion de la cyber-prostitution, le rajeunissement des prostitué(e)s, l'augmentation de la proportion d'hommes au sein de la « profession », l'aggravation des violences et une évolution constante de la traite des êtres humains, dans une vision « mondialiste » de celle-ci.

Plus largement, et des deux côtés du manche, on peut également s'interroger sur l'influence de l'urbanisation de nos sociétés, du règne de l'individualisme et de l'utilitarisme, de la précarisation et de tous les délices de ce genre dans la mutation et l'accroissement d'un phénomène qui survivra à n'en pas douter à toutes les normes, aussi sévères fussent-elles. Encore une fois, agir sur les causes, oser évoquer quelques changements dans les fondements de la société, ne pas créer les conditions de l'horreur pour mieux en ajuster certaines variables, serait tellement plus méritoire. Mais il faudrait pour cela résolument s'engager sur des terrains sociaux et économiques qui ne semblent pas faire parties des priorités du moment.

Enfin, pour ce qui est d'interdire la pluie, n'en déplaise à mes amis paysans victimes de la sécheresse, faites quand même un effort...

 

(Il faut voir combien les députés, de droite comme de gauche, toussent à l'idée d'instituer la fin du cumul des mandats ou la transparence de l'utilisation des indemnités de frais de mandat, pour comprendre que ce n'est pas encore cette législature qui nous offrira les changements profonds que les situations sociales, morales et économiques de la France et de l'occident en général, réclament.)


Image : La prostitution en Europe © IDÉ