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20/07/2012

LA SUEDE, LES PUTES ET LE SOCIALISME

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La question mérite d'être posée : étant données les faibles marges de manœuvre économiques et sociales dont dispose la gauche en pleine crise de la dette, comment peut-elle marquer son territoire ?

 

Les premières grosses et prévisibles difficultés de François Hollande dans les négociations européennes face à une inflexible Angela Merkel, la très faible revalorisation du SMIC, les noires prévisions de croissance et l'augmentation toujours plus importante du chômage, marquée par l'explosion des plans sociaux, dont celui de PSA, laissent à penser qu'il n'y aura pas de miracle à attendre sur les terrains du pouvoir d'achat et de la relance en dépit des intentions affichées. Du coup, voilà que la gauche, prisonnière de ses marqueurs identitaires libéraux, réinvestit brutalement le champ sociétal, dans l'impuissance face à la question sociale, à travers le sujet certes fondamental de la condition féminine, dans une vision apologique du modèle suédois. C'est en tout cas ce dont témoignent les premières intentions affichées il y a quelques semaines, en matière de lutte contre la prostitution, comme sur d'autres sujets qui ne manqueront pas d'être évoqués ultérieurement sur ce blog.

C'est donc la brillante Najat Vallaud-Belkacem, (flanquée de la très militante Caroline de Haas), qui s'y colle, donnant presque le sentiment qu'il s'agit là du chantier principal d'un gouvernement déjà économiquement gêné aux entournures de son appellation de gauche. La Ministre des Droits des Femmes a fixé deux orientations prioritaires à travers la lutte contre la prostitution et la défense de la parité. En eux-mêmes, ces sujets méritent d'être considérés. La prostitution, aussi ancienne soit-elle, sera toujours une verrue dans le pieds de la société. Quant à la parité, le strict respect des valeurs républicaines devrait la dissoudre dans l'égale considération des hommes et des femmes au regard de leurs compétences et conditions de vie, sans qu'il soit nécessaire de recourir à de quelconque quotas et autres outils genrés et différentialistes. La réalité, comme l'état des mœurs, ne se conformant pas à cette évidence, il est donc logique de mener un combat spécifique pour la reconnaissance des droits des femmes, même si, encore une fois, ceux-ci devraient simplement s'intégrer dans une lutte globale pour la défense des droits humains. Chaque fois qu'une femme est bafouée sur la simple considération de son genre, c'est en réalité toute la communauté humaine qui est visée et qui se manque de respect, à plus forte raison dans une République qui prétend à l'égalité des sexes. Une fois ces choses dites, la déclinaison du sujet peut prendre de nombreuses formes et être appréhendée sous des prismes bien divers. On peut également considérer la question de la discrimination sous le seul angle du sexe ou sous l'angle économique, dans une vision libérale ou dans une vision sociale. Qu'en est-il de l'approche gouvernementale ?

INTERDIRE LA PROSTITUTION : LA BELLE AFFAIRE

Il y a quelques semaines, Najat Vallaud-Belkacem a jeté un pavé dans la mare et annonçant son intention d'abolir la prostitution. Bon, d'accord.

Dans la vraie vie, généralement assez éloignée des ministères, la question est infiniment complexe et le débat s'est immédiatement animé au sein même de la gauche entre pros et anti-abolitionnistes. Il s'agit d'une vaste question touchant à de nombreux domaines et qui, la ministre l'admet, relève sans doute d'un vœu pieux. Pour le moment la législation pénale française est fondée sur le délit de racolage passif, institué en 2003, et très largement condamné par tous ceux qui ont à traiter de la question. Son effet principal, la clandestinisation de la prostitution, pose de nombreux problèmes sanitaires, sécuritaires et sociaux, sans conduire à une quelconque baisse de l'activité. La piste envisagée, héritée de la loi en vigueur en Suède, prône la pénalisation du client et donc, par ricochet, l'interdiction pure et simple de toute forme de prostitution. Cette éventuelle future loi est le prolongement direct de la résolution votée l'an dernier par le parlement français. Bien. Et après ?

Pas grand chose et beaucoup d'ombres en vérité.

Sans rappeler, ma bonne dame, que la prostitution est « le plus vieux métier du monde », ce qui n'a pas grand intérêt, ou qu'elle est, mon sale monsieur, le reflet de l'infâme domination du mâle dans nos sociétés honteusement patriarcales, dans l'ignorance bien pratique de l'accroissement ininterrompu de la prostitution masculine, il faut bien reconnaître qu'une telle mesure n'aurait pas l'effet abolitionniste escompté. Il ne suffit pas d'interdire la guerre pour la voir disparaître, pas davantage qu'il suffit de masquer ses propres turpitudes pour s'en extraire. Et tandis que j'écris ces lignes estivales, si on pouvait en profiter pour interdire la pluie, hein ?

 

LA SUEDE, TRISTE CHAMPIONNE DES VIOLS ET AGRESSIONS SEXUELLES

Voyons de quoi il en retourne en Suède, ce pays fantasmé, qui aurait procédé à l'éradication d'un phénomène plusieurs fois millénaire d'un simple coup de baguette législatif. Outre qu'il est d'une insondable naïveté de vouloir transposer à la France des outils qui viennent d'une société totalement différente de la nôtre, dont le penchant à la froide normalisation s'oppose à une vision latine de la démocratie, la réalité suédoise est moins flatteuse qu'il y paraît. Les législateurs français et nordiques s'appuient sur un certain nombre de rapports qui prétendent, au prétexte d'une quasi disparition de la prostitution de rue, au succès de la loi. Dans les faits, plusieurs observations méritent d'être faites. Les rapports en question ont été violemment condamnés pour leur indigence méthodologique et leur vision extrêmement partielle de la question. Si la prostitution de rue a effectivement disparue, elle s'est reportée sur la clandestinité et le web, contrairement à ce que prétend un texte dont il a été prouvé qu'il a nettement et sciemment minoré les chiffres en la matière. Une simple recherche sur la toile permet d'en juger. Par ailleurs, outre que la prostitution en Suède était assez faible, les violences sexuelles y ont connu une explosion exponentielle depuis quelques années, faisant de ce pays le champion toutes catégories en Europe et le deuxième dans le monde.

Ce constat effrayant n'est pas le seul fait de la loi sur la prostitution, la corrélation n'a d'ailleurs pas été établie officiellement. Les pouvoirs publics ont d'ailleurs peu d'intérêt à le faire. De nombreuses autres raisons au phénomène sont avancées, différentes selon le bord politique d'où l'on s'exprime : requalification juridique ce certaines violences en viols, état des mœurs au regard de la stricte égalité sexuelle, utilisation massive et dangereuse d'internet dans les rencontres et relations, explosion de l'immigration et des violences sexuelles en liaison avec celle-ci. Sans doute la réalité est-elle à considérer dans une rencontre de toutes ces raisons, en addition avec la loi sur la prostitution. La question de l'immigration est quant à elle l'objet d'un débat acharné entre gauche et extrême droite, la première refusant de communiquer sur l'origine des agresseurs, la seconde en tirant des conclusions sans doute hâtives. Quoi qu'il en soit, on voit bien que la question est plus complexe qu'il y paraît et que la situation française est assez différente, ne serait-ce parce qu'ici la prostitution de rue est très développée et que sa pénalisation globale risque d'entraîner une croissance dangereuse des pratiques clandestines précarisant encore davantage les femmes, encourageant les réseaux criminels et rendant de plus en plus difficile l'action des travailleurs sociaux qui interviennent en ce domaine.

ET LE SOCIAL, BORDEL ?

Le but n'est pas ici de jeter la pierre à Najat Valaud-Belkacem. Il est évident que son combat est courageux et motivé par de nobles sentiments. Elle prend à cœur sa charge ministérielle, mais la dose d'idéologie et le regard déroutant sur la société qui l'inspirent, laissent perplexe et ouvrent la porte à ce fameux enfer pavé de bonnes intentions. Avant de naïvement prétendre abolir la prostitution, ce qui n'a pas forcément beaucoup de sens, peut être faut-il intensifier la lutte contre le proxénétisme, la coopération européenne contre les filières clandestines de prostitution et regarder en face l'ampleur des ramifications mafieuses dans les structures économiques du continent...

Outre de faire preuve d'une véritable volonté politique dans une démarche relativement exempt d'idéologie, il faut aussi s'interroger sur le rôle de l'évolution de nos sociétés, non sur la prostitution en elle-même, mais sur son expression et sa forte augmentation, comme s'en alarme le « rapport Mondial sur l'Exploitation Sexuelle » de la Fondation Scelles. A l'heure où les modèles abolitionnistes scandinaves, ciblant essentiellement l'exercice de rue, séduisent de plus en plus les législateurs, on constate l'explosion de la cyber-prostitution, le rajeunissement des prostitué(e)s, l'augmentation de la proportion d'hommes au sein de la « profession », l'aggravation des violences et une évolution constante de la traite des êtres humains, dans une vision « mondialiste » de celle-ci.

Plus largement, et des deux côtés du manche, on peut également s'interroger sur l'influence de l'urbanisation de nos sociétés, du règne de l'individualisme et de l'utilitarisme, de la précarisation et de tous les délices de ce genre dans la mutation et l'accroissement d'un phénomène qui survivra à n'en pas douter à toutes les normes, aussi sévères fussent-elles. Encore une fois, agir sur les causes, oser évoquer quelques changements dans les fondements de la société, ne pas créer les conditions de l'horreur pour mieux en ajuster certaines variables, serait tellement plus méritoire. Mais il faudrait pour cela résolument s'engager sur des terrains sociaux et économiques qui ne semblent pas faire parties des priorités du moment.

Enfin, pour ce qui est d'interdire la pluie, n'en déplaise à mes amis paysans victimes de la sécheresse, faites quand même un effort...

 

(Il faut voir combien les députés, de droite comme de gauche, toussent à l'idée d'instituer la fin du cumul des mandats ou la transparence de l'utilisation des indemnités de frais de mandat, pour comprendre que ce n'est pas encore cette législature qui nous offrira les changements profonds que les situations sociales, morales et économiques de la France et de l'occident en général, réclament.)


Image : La prostitution en Europe © IDÉ