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11/12/2012

Interview pour le Réseau des jeunes Communicateurs Publics

A LIRE LA / : « Il de plus en plus difficile pour le communiquant de contrer une information »

Journalisme : le bûcher des vanités

le_bucher_des_vanites_the_bonfire_of_the_vanities_1990_portrait_w858.jpgEn début de semaine, juste avant la sortie par Mediapart de la supposée « affaire Cahuzac » j'ai publié, dans Ragemag, un long entretien avec Edwy Plenel, dans lequel le mot « journalisme » est sans cesse confronté à celui de « démocratie ». Dans une époque où ces deux notions censées être indissociables s’éloignent chaque jour davantage, petit retour sur ce débat.

Jean-Pierre Elkabbach et son patron, Arnaud Lagardère, sur la plateau de Vivement Dimanche.

Au premier rang des sujets convoqués par ce débat, figure souvent l’opposition entre journalisme d’opinion et journalisme d’investigation, le premier se nourrissant de la réflexion, le second des faits. Le premier se prévalant d’imprimer une direction, le second de la confronter au réel. Le commentaire versus l’information. L’analyse versus les données.
Est-ce bien le problème, alors que les deux semblent nécessaires autant qu’ils s’éloignent des enjeux principaux qui s’expriment plutôt dans la hiérarchisation de l’information, la rigueur de son traitement, le pluralisme et la diversité des angles, autant que des opinions ?

La question n’est pas tant la propension du ratio formel à pencher de plus en plus en faveur des éditoriaux plutôt que des enquêtes, mais la manière dont les uns et les autres cheminent dans leur époque et en épousent les travers.

La ferme des animaux et le berger de l’opinion

L’éditorial est ici un coupable idéal. Or, ce n’est pas tant l’exercice qui peut être incriminé, que son usage le plus fréquent qui va souvent à l’encontre de son essence consistant à éclairer le lecteur. Dans la nuit de la République des éditocrates, où tous les chats sont gris, cette forme d’expression, plutôt que d’alimenter la réflexion, de nourrir le débat, de l’ouvrir à de nouvelles perspectives, l’enferme au contraire dans la seule défense d’un système et de quelques confortables privilèges. Quand toutes les voix braient le credo du conformisme, elles ont besoin de s’unir pour faire du bruit, même si celui-ci sera toujours couvert par le concert du réel. L’affaire Cahuzac est de ce point de vue exemplaire. Les informations distillées sont d’une telle minceur qu’elles ne permettent en aucun cas de se forger une opinion. Pourtant, toute la presse déborde d’éditoriaux et de commentaires spéculatifs à la limite du jugement définitif. Chacun en dit quelque chose, mais personne n’est en mesure de raconter.

« Je croirai vraiment à la liberté de la presse quand un journaliste pourra écrire ce qu’il pense vraiment de son journal. Dans son journal. » Guy Bedos

De l’éditorialiste ou de l’envoyé spécial, la démarche est souvent la même : il s’intègre dans l’essaim grotesque des abeilles ouvrières qui construisent la fiction de l’opinion, comme de l’information. Il rejoint ces moutons de Panurge du micro et de la plume qui se jettent dans le ravin de l’immédiat, ce vide abyssal d’un système dont l’exutoire est l’arme de prédilection pour divertir et tromper la masse.

 

Sarko à cheval et la foire médiatique

Sarko à cheval et la foire médiatique

« There is not a crime, there is not a dodge, there is not a trick, there is not a swindle, there is not a vice which does not live by secrecy. » Joseph Pulitzer

Le scandale n’est pas la révélation, mais la banalisation

Après tout, on peut aussi faire grief à l’investigation d’avoir perdu sa fonction essentielle de veille et de s’inscrire dans la banalisation une fois plongée dans la grande lessiveuse de la branloire médiatique et de ses cycles préprogrammés. Quelle utilité y-a-t-il encore à montrer les cuisines et dérives des pouvoirs dans une société où l’overdose d’information banalise le scandale au point de le rendre totalement inopérant ?

Ces dernières années, de multiples affaires d’État, propres à faire sauter n’importe quel régime, ont été révélées, avant que leur versant judiciaire soit confronté à la dilution ou aux obstructions les plus grossières, quand elles n’ont pas suscité l’indifférence pure et simple des parquets et d’une opinion gavée et blasée par une information sans hiérarchie. De la surréaliste affaire Tapie, à celle de la Mairie de Paris et ses tractations à l’ombre de la justice entre UMP et PS, en passant par les affaires Bettencourt, Compiègne, Karachi et autres manipulations et mécanismes financiers suspects et discutables, on constate ou pressent, selon les cas, que l’enlisement ou la désignation de coupables de seconde zone seront les seules conclusions (voir les affaires parisiennes, Kerviel etc…). A leurs côtés, autant d’affaires tout aussi spectaculaires sont sorties qui n’étaient que des baudruches malveillantes et ont pourtant tout autant alimenté la frénésie du magic circus de l’info. L’affaire Cahuzac se rangera tôt ou tard dans la première ou la seconde catégorie, avant d’être noyée dans le torrent de la nouveauté. Il y aura sûrement une ou plusieurs victimes collatérales, mais la lassitude finira sans doute par l’emporter avant la vérité.

Ainsi, on se complait dans l’ère du soupçon et du parole contre parole entre deux jingles, ajoutant quotidiennement de nouveaux couplets à la délétère chanson du « tous pourris », sans jamais pousser l’interrogation jusque dans ses derniers retranchements, quitte à provoquer des lynchages médiatiques avant de se rétracter sur la pointe des pieds.

Encore une fois, la phrase de Laurent Solly, rappelée par Edwy Plenel, « La réalité n’a aucune importance, il n’y a que la perception qui compte » creuse le tombeau de la démocratie, à l’heure où la transparence du web apporte autant de confusion que de révélations, de rumeurs sordides que de véritables informations ignorées.

« Quand les pouvoirs politiques, à travers les subventions, et économiques, à travers la possession des médias, mettent l’information sous perfusion, ses soldats ne peuvent que se présenter sagement en rangs d’oignons et attendre qu’on leur donne la becquée. »

Le nid douillet de la connivence

Extrait du film “Les Nouveaux chiens de garde“, de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat.

Décidément, le débat ne doit pas s’articuler sur une prétendue confrontation entre l’opinion et l’information, mais bien sur la nature de chacune. Quand Pierre Péan, journaliste d’investigation s’il en est, dénonce sa propre chapelle, l’accusant de n’être peuplée que de « gestionnaires de fuites », même s’il alimente ainsi une sorte de guerre personnelle livrée contre le modèle initié au Monde par les futurs fondateurs de Mediapart, il met le doigt sur l’une des principales dérives du système qui conduit aujourd’hui tout journaliste à être « à la remorque des gens de pouvoir », comme le souligne Nicolas Beau, le Fondateur de Backchich, du simple fait de l’absence de moyens délivrés par les médias pour conduire de véritables enquêtes. On en revient à la question des propriétaires des dits médias et de leur intérêt à ne pas nourrir l’information en profondeur, mais, au contraire, à en tarir le lit, autant qu’à en orienter le sens, tant à leur profit que dans un storytelling confortant l’état de la société. On en revient aussi à la question de ce journalisme de connivence, souvent reproché aux éditorialistes, et qui a pourtant la même origine. Quand les pouvoirs politiques, à travers les subventions, et économiques, à travers la possession des médias, mettent l’information sous perfusion, ses soldats ne peuvent que se présenter sagement en rangs d’oignons et attendre qu’on leur donne la becquée. C’était aussi en substance le message délivré il y a peu dans ces colonnes par Jean Stern.

Ainsi, journalisme d’opinion, comme d’investigation, ne seraient plus que les deux bras d’une même cause, une sorte de croisade profitant aussi bien au statu quo sociétal qu’à l’empire du marketing. Non seulement la majorité des journaux, de droite comme de gauche, ne peuvent envisager l’once d’une remise en cause des pré-établis du système, mais il se font les auxiliaires zélés de sa dérive consumériste, critiquant en chœur les mêmes films, les mêmes livres, les mêmes accessoires, les mêmes prétendues « tendances », les mêmes auto-proclamés « évènements » et autres « incontournables », à la seule satisfaction de leurs dirigeants et des clients de ceux-ci.

L’information se retrouve ainsi au coeur de toutes les manipulations, entre jeux de pouvoirs et intérêts économiques, luttes d’influence et dumping du scoop, généralisation de la pensée libérale-libertaire et défense des acquis de position. Elle s’est interdite de liberté, abdiquant son rôle de contre-pouvoir pour n’être qu’un affidé et le jouet des autres pouvoirs. Ainsi privée de cette liberté et sous dépendance de toutes ses tutelles, elle n’est plus en mesure de remplir sa mission.

« Le temps médiatique prétend prendre son agenda à l’aune de l’actualité, alors qu’il la fabrique davantage qu’il ne la subit. »

Or la liberté a un prix et il y a une certaine ironie à constater que celui-ci réside justement le plus souvent dans le désintéressement et la gratuité. Nous en faisons le constat chaque jour à Ragemag, portant fièrement en bandoulière notre absence d’appartenance autant que notre total détachement de tout intérêt particulier ou catégoriel et surtout financier. C’est ce qui nous permet d’affirmer un ton souvent frondeur, mais aussi de donner la parole à des personnalités singulières qui échappent au diktat et aux entichements compulsifs et éphémères du temps médiatique. Ce temps médiatique qui prétend prendre son agenda à l’aune de l’actualité, alors qu’il la fabrique davantage qu’il la subit.

 

03/12/2012

La vie suisse a frappé à ma porte ce matin

Aujourd'hui, Wuyilu invite le blogueur Bassem Asseh (à lire chez 3asseh ) qui publie une témoignage fondamental, repris par Rue89 », sur l'ethnicisation du marketing, quand les niches se font discriminantes.

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Matinée ensoleillée sur Nantes en ce début de week-end, mais il est encore trop tôt pour sortir avec les enfants. Le téléphone fixe sonne comme quasiment jamais : on utilise peu le téléphone fixe chez les Asseh, en tout cas rarement le samedi à 9h30. Je réponds, non pas que chez les Asseh ce soit l’homme qui réponde au téléphone : c’est juste que la maman était en haut avec la petite dernière.

A l’autre bout du fil (façon de parler, car il y a bien longtemps que j’ai coupé le fil de mon combiné téléphonique) : « Monsieur Asseh ? » Et la voix féminine de prononcer ce « h » final sous forme de « ح » (« consonne fricative pharyngale sourde », ça en jette hein, voir comment elle se prononce). Prononciation erronée évidemment puisque ce « h » à la fin de mon nom, en arabe se prononce « ع » (voir comment ça se prononce).

Donc, bon, la dame du télémarketing (vous savez, les seules qui appellent un samedi à 9h30) est arabe, elle sait prononcer le « ح », mais elle a trouvé mon nom dans un listing français vu qu’elle s’est trompé de lettre ( « ح » au lieu de « ع »).

Je lui confirme que je suis bien monsieur Asseh en insistant bien sur la prononciation française du bazar : « Assé » (ou « Assè » c’est selon, coquetterie). J’embraye sur un « Bonjour » très urbain auquel elle rétorque par un déstabilisant « Assalamoualeykoum » [Bonjour en arabe, Ndlr]. Je reprends mon « Bonjour » initial, un peu moins urbain ce coup-ci, mais « Bonjour » quand même avec, un accent franco-français instinctivement encore plus appuyé.

Placement « sauce blanche »

La dame se présente : « Jihène de Swisslife ». Et là c’est elle qui appuie sur son accent maghrébin, probablement marocain avec cette caractéristique de l’Afrique du nord qui prononce le aleph arabe presque comme un « è » français contrairement aux orientaux qui le positionne entre le « a » et le « é ». D’ailleurs, elle prononce aussi bien son « h » aspiré (« ه ») là aussi pour signifier son origine linguistique (peut-être même plus).

Elle m’indique ensuite qu’elle a un placement « halal » (« حلال », toujours le « ح » évoqué ci-dessus) à me présenter ! Nous y voilà donc, tout ce gloubiboulga linguistique pour en arriver là : je porte un nom à consonance arabe (même carrément arabe en fait, mais bon, passons), alors j’apparais dans le listing des prospects de Swisslife pour un produit financier respectant les règles de la finance islamique.

Les génies du marketing de la société suisse ont simplifié le script de leur télémarketeurs en expliquant que c’est de la finance « halal » alors que la terminologie technique parle plutôt de « finance islamique », mais halal a dû être jugé plus attractif. Mais bon, quand même le qualificatif « halal », moi ça me fait tout de suite penser à « sauce blanche » et ça m’ouvre l’appétit, mais pas à 9h30 du matin ! J’ai donc répondu à la dame que ça ne m’intéressait pas et que je lui souhaitais une bonne journée. Puis j’ai raccroché avant d’écouter ce qu’elle avait à me raconter (la pauvre dame, si elle me lit, je suis désolé d’avoir raccroché aussi vite).

Kotler, Dubois & Mohamed

Tout cela pour dire que le marketing ethnique m’a touché : non que je sois opposé à l’éthique dans la finance (…et la finance islamique peut être considérée comme une finance éthique), mais cette affaire m’a touché, dans tous les sens du terme…

Il m’a d’abord touché dans le sens où, du fait de mon nom, on m’a contacté pour me vendre une salade qui est censée m’intéresser. La segmentation du marché atteint ici un de ses sommets : Kotler et Dubois en seraient ravis. Les marketeurs suisses ont bossé dur : ils ont segmenté, ils ont acheté des listes, ils ont trouvé mon nom, ils m’ont appelé, ils ont exécuté un script de cold call, je les envoyé chier, ils ont échoué. Tiens… dans ta gueule Kotler, dans ta gueule La Vie Suisse et… désolé Jihane, je sais que ce n’est pas de ta faute !

Le marketing ethnique m’a touché aussi parce que j’hésitais entre rire, pleurer ou encore balancer mon iPhone contre le mur pour qu’il se casse en mille morceaux. Raison de cette colère : être, pour la première fois, traité distinctement du fait de mon nom.

Ce putain de nom que j’ai choisi, consciemment, de garder un jour de 1993 lorsqu’en remplissant les formulaires de demande de nationalité, j’aurais pu le transformer en un très aristo « Assay » ou encore un plutôt sobre « Assé » au lieu de maintenir le « h » final pour que mes enfants et les leurs après eux gardent trace de cette source orientale qui s’est fondue, volontairement, dans la République et toutes les valeurs, qu’elles soient métaphysiques ou plus sporadiquement comportementales, que la France porte notamment depuis 1789.

Le marketing ethnique suisse a merdé

Mais le plus drôle dans cette histoire c’est que le marketing ethnique suisse (mais ça aurait été pareil avec un autre d’une autre nationalité) a merdé. Oui, il s’est gouré grave. Ce n’est pas parce que je porte un nom arabe (mon prénom veut dire « sourire » et mon nom de famille veut dire « garde de nuit ») que je suis musulman et même si je l’étais ça ne signifie pas que je sois intéressé par leur placement respectant l’éthique musulmane !

Mais imagine-toi, Swisslife, imagine-toi qu’il existe des arabes non musulmans comme moi. Imagine-toi qu’il existe aussi des arabes nés dans des familles musulmanes, mais qui ne le sont pas eux-mêmes. Imagine-toi aussi qu’il existe des musulmans qui ne s’intéressent pas à tes placements fussent-ils sauces blanches. Imagine-toi enfin, ô mon Dieu, qu’il existe des musulmans dont les noms civils échapperont complètement à ton logiciel de « tri ».

Swisslife, tu as voulu appliquer la méthode « Libé » mais malheureusement ça ne marche pas, comme tu peux le voir. Et non seulement, ça ne marche pas, mais en plus, c’est très borderline comme technique, car, comme le soulignait Benjamin Sire dans le cas de Libération :

« Cela s’appelle du “ racialisme ”, du comptage racial, de la discrimination… »

Et la discrimination, fût-elle pour me faire gagner de l’argent, eh bien cela ne me plait pas, cela me donne même envie de… gerber !

14:43 Publié dans Blog, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marketing, swiss, ethnicisation, racialisme, identités, république | |  Facebook | | | |