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02/05/2012

BOURMEAU : QUAND L'INSULTE SE SUBSTITUE AU DEBAT

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« Débat » n,m : Examen d'une question entraînant une discussion animée, parfois dirigée, entre personnes pouvant être d'avis différents. (Larousse)

Le rappel de cette définition du dictionnaire s'impose en ce 2 mai, à la fois jour J du débat entre les deux prétendants à la présidence de la République, et point culminant d'une drôle de polémique à gauche, née de l'analyse du vote en faveur de Marine Le Pen lors du premier tour.

L'objet du délit est l'emploi que nous faisons, au sein de la « gauche populaire », du terme « insécurité culturelle », introduit par le géographe Christophe Guilluy (1) et depuis repris par nombre de personnalités de gauche à commencer par Ségolène Royal.

Comme l'explique Laurent Bouvet dans Marianne (2), ce phénomène, est : « … le fait pour des gens de se sentir menacés de manière diffuse. (Ils) sont dans un contexte où ils ne croisent pas forcément des  étrangers ou des supposés étrangers tous les jours. Ce peut être des représentations à la télévision. Ces citoyens ne craignent pas seulement la délocalisation, le fait de perdre leur emploi, leur pouvoir d’achat etc. Ils voient aussi une dégradation, de leur statut, de leur mode de vie général et ils l’attribuent aux autres. En ce sens, c’est une insécurité qui est liée à l’insécurité économique et sociale...  ». Cette définition s'inscrit autant dans le cadre de l'analyse que dans la volonté de « réinscrire (la gauche) dans une perspective populaire, sans tomber dans le populisme » (3) et de « ramener dans le giron de la gauche un électorat populaire trop facilement abandonné au Front National, quand il n’est pas tout simplement condamné à l’abstention » (4).

 

Cette définition se démarque, à la fois de la vision majoritaire au Parti Socialiste depuis la fin des années 80, mais plus encore des thèses de la Fondation Terra Nova » qui préconise de s'orienter vers le soutien à une sorte de « peuple de substitution », « Les nouvelles classes populaires (5) », dans une approche sociétale, plus que sociale, une défense des minorités et des intérêts sectoriels plus que du peuple et de l'intérêt commun.

Ce débat complexe est évidemment au cœur des enjeux du second tour, comme il le sera – peut-être encore davantage – lors des élections législatives et du quinquennat qui s'avance, particulièrement si François Hollande devient Président de la République. Bref.

Il se trouve que de nombreuses voix se sont élevées à gauche contre le simple énoncé de cette notion « d'insécurité culturelle ». C'est tout naturel et la confrontation, largement couverte par la presse, permet à chacun d'avancer et de faire évoluer ses positions pour le bien de tous. Enfin, supposons-le. Jusque-là, tout va bien. Sauf qu'un personnage est venu gâcher la discussion selon des procédés qui font froid dans le dos et rappellent que la gauche n'a pas toujours été à la pointe de l'ouverture, de la tolérance et du respect des règles démocratiques. Il s'agit de Sylvain Bourmeau, nouveau directeur-adjoint de la rédaction du Journal Libération, l'un des rares organes de presse à n'avoir par ailleurs pas fait écho de l'existence de ce débat. Sylvain Bourmeau, que l'on présente comme bourdieusien, s'est immédiatement lancé, sans entrer dans le détail du propos, dans une surenchère godwinesque et des anathèmes sans argument, nous considérant comme plus dangereux encore que Marine le Pen et se répandant sur la toile avec une verve de commissaire politique désignant à la vindicte « les déviationnistes » devant être éliminés. Dans le relai de ses oukases, des personnages comme Marcel Déat furent évoqués, parfois avec humour, d'autres fois sérieusement et plusieurs d'entre-nous en sont encore groggys.

Derrière une dérisoire lutte de chapelles qui pourrait être anecdotique, il y là en fait un véritable enjeu, portant à la fois sur l'idée que l'on se fait de la démocratie ainsi que sur le niveau de maturité d'une certaine gauche et sa capacité à entrevoir le pouvoir sans aiguiser les couteaux ni répandre les anathèmes. Sylvain Bourmeau se veut « progressiste » mais pratique ici l'insulte et la diffamation pures, sans accepter pour autant d'accueillir le débat dans ses colonnes, ni de le nourrir autrement que par des sentences rédhibitoires et sans rapport avec le parcours et le discours des personnes incriminées. Depuis 30 ans, une part conséquente de la gauche s'est à un tel point détournée du « peuple » pour se réfugier sans une tour d'ivoire élitiste et vaguement compassionnel, qu'elle refuse catégoriquement d'assumer sa responsabilité dans la montée, tant des extrêmes que de l'abstention. D'ailleurs, quelques heures avant le verdict du scrutin, Sylvain Bourmeau lui-même se réjouissait du taux de participation, annonçant qu'il serait nettement en faveur de la gauche, ne voyant rien venir (6). Cette erreur de diagnostic, propre à ceux qui ignorent que les « classes populaires » ne votent plus majoritairement à gauche, en dit long sur les œillères sociologiques de certains et sur l'état d'esprit de nombre de citoyens. Un commentateur intervenu sur le blog de l'un de nos contradicteurs faisait justement remarquer : « Il me semble que tu soupçonnes fort les manieurs de ces expressions d'avaliser ce qu'elles décrivent quand ils dénoncent l'aveuglement de ceux qui ne veulent pas les voir. » On ne saurait mieux résumer...

Pour remarquer un phénomène et le nommer, nous serions, bien que parfois enfants de l'immigration, devenus d'ignobles crypto-fascistes, xénophobes et racistes, à mettre au ban de la sphère politique. Sans doute faudra-t-il que nous accompagnent dans cette déchéance des personnalités telles que Ségolène Royal, Najat Vallaud Belkacem, Manuel Valls, Jacques Julliard voire Arnaud Montebourg et même François Hollande qui ont livré des d'analyses nous confortant totalement, pour les uns, partiellement, pour les autres, dans nos observations. Ils sont sans doute l'avant garde d'une horde noire qui va déferler sur le pays et dont le journal Marianne est en partie la voix, lui qui n'a eu de cesse de dénoncer l'excès de bienpensance laxiste et parisianniste du PS et s'est largement ouvert au débat. Tout cela fait penser à l'analyse surréaliste de Richard Prasquier, le Président du CRIF qui annonce Jean-Luc Mélenchon (pour lequel j'ai pourtant peu d'indulgence) comme plus dangereux que Marine Le Pen.

Les insultes de Sylvain Bourmeau, conjuguées à son refus de débattre dans une véritable confrontation d'idées, augurent mal de l'heure où Libération sera devenu l'organe journalistique le plus proche du gouvernement. Je dis cela avec d'autant plus de surprise que j'ai un certain respect pour son directeur, Nicolas Demorand, et que je suis un lecteur assidu de ce monument de la presse. Nous sommes là assez loin de l'approche fédératrice et de la volonté d'apaisement prônée par François Hollande qui clamait il y a peu, considérant le « peuple » dans son ensemble, que la République ne laisserait « de côté aucun de ses enfants ». En affichant, dans la continuité de la Fondation Terra Nova (par ailleurs de plus en plus contestée jusque dans l'équipe de François Hollande, notamment par sa plume Aquilino Morelle ), un tel mépris de classe et de caste, Bourmeau, le « bourdieusien », qui multiplie les chroniques et auditoires comme d'autres les pains, reçoit comme un boomerang son attachement à Bourdieu et plante sa tente totalitaire au centre du « champ journalistique ».*

J'écris sans doute cela contaminé par le fait d'habiter un quartier populaire, dans un immeuble populaire, en bord de périphérique et pour n'avoir pas comme seule idée de ce peuple les ONG dont j'ai connaissance, aussi respectable et salutaire soit leur travail : vous m'en excuserez. J'ai lutté toute ma vie contre les discriminations et le communautarisme, contre l'intolérance et l'obscurantisme, tout autant que contre les beaux esprits nostalgiques des révolutions sanglantes où fleurissent les bourreaux bien intentionnés. Cela continuera.

 * Bourdieu: 'Le sociologue rompt le cercle enchanté en essayant de faire savoir ce que l'univers du savoir ne veut pas savoir, notamment sur lui-même.'
Méditations pascaliennes 1997 - (Thx Amadou).

Et abusez quand même pas du fascisme, hein, votez Hollande dimanche (-;


  • 1 : Christophe Guilluy : « Fractures françaises », François Bourin 2010

  • 2 : Interview à Marianne – 26 avril 2012

  • 3 : Laurent Bouvent : « Le sens du peuple », Gallimard 2012

  • 4 : Coralie Delaume : article "Gauche populaire » : késako ?" dans Causeur.fr - 02 février 2012
  • 5 : Olivier Ferrand – Terra Nova : http://www.tnova.fr/note/les-nouvelles-classes-populaires

  • 6 : Libé Labo : Sylvain Bourmeau 22 avril 2012

 

 

Commentaires

Il faut bien que qques "intellectuels" continuent à se nourrir à moindre coûts sur la "bête immonde"...

Quand on a du mal à se remettre en question dans un monde qui devient chaque jour plus compliqué à saisir (les ouvriers ne votent plus comme un seul homme, l'éléctorat vote à géométrie variable...), il est tellement plus simple d'en revenir à la grille d'analyse si confortable de la lutte contre le fachisme et ses fantômes.

En plus cela permet de s'acheter une couronne de sainteté à la Sartre.

Je préfère personnellement avoir raison avec l'Aron du XXIème siècle qui interroge que tort avec le Sartre XXième siècle bien assis sur ses confortables certitudes.

Écrit par : Dianae | 02/05/2012

Derrière les attaques de Sylvain Bourmeau contre la supposée "pensée tiède" de Laurent Bouvet c'est évidemment son éditeur Marcel Gauchet et sa revue Le Débat qui sont visés. Personne n'est dupe. Gauchet qui avait raillé en son temps "le caoutchouc increvable de la prose normalienne" de Bourdieu.

Écrit par : mura | 02/05/2012

@mura

Merci pour ces précisions utiles pour les non-initiés :-)

Les intellos français ne changeront donc jamais !

Écrit par : Dianae | 02/05/2012

@mura : j'ajouterai le combat intense de Bourmeau contre les éditions POL !

Écrit par : Wuyilu | 05/05/2012

Sylvain Bourmeau est caricatural.
Il s'est empressé, après l'annonce du soutien de Renaud Camus à Marine Le Pen, d'exiger de POL et Fayard la cessation de la publication de ses ouvrages (ou, plus précisément, de les "interpeller" sur le sujet). Je lui ai demandé sur twitter s'il allait aussi demander à Gallimard de cesser la commercialisation des romans des (authentiques) hitlériens que furent Céline et Rebatet et à Seuil de cesser la publication du maoïste Badiou; ne saisissant pas le sens de ma question, il m'a répondu qu'il avait aussi interpellé Gallimard... au sujet de Richard Millet. Mon point n'était pas la sélectivité dans le choix des éditeurs mais la capacité à séparer choix littéraires et opinions politiques - tout en pointant que l'hitlérisme de Rebatet était infiniment plus condamnable que le lepénisme de Camus, mais n'avait pas empêché Gallimard de publier Les Deux étendards après la guerre ni de faire passer Céline dans la Pléiade.
Là où Bourmeau est malin, c'est qu'il ne traite pas la "gauche populaire" de raciste (ce qui pourrait lui valoir un procès en diffamation) mais la qualifie "d'extrême-droite", ce qui n'est qu'une appréciation contestable de sa situation dans le champ politique.
Je trouve plus intéressant le débat sur Mediapart entre Laurent Bouvet et "Cette France là"; échange d'idées (même si on reste un peu sur sa faim, chaque participant développant son point de vue) plutôt que d'anathèmes.

Écrit par : Jesse Darvas | 14/05/2012

Bien évidemment que ce qui "vaudrait" pour Camus devrait valoir pour des centaines d'écrivains, parmi lesquels nombre de fleurons de la littérature. C'est sur ces bases que l'on prépare de joyeux autodafés au nom d'une idée assez... comment dire.. restrictive... de la démocratie... pourvue qu'elle soit à son unique profit.

Effectivement le débat entre Laurent Bouvet et Michel Feher était très intéressant et constituait, justement, tout ce que Bourmeau refuse, à savoir un échange d''idées argumentées.

A certains moment, Bourmeau a traité certains d'entre-nous de "xénophobes", ce qui, reconnaissons-le, est assez proche de raciste (-; Il n'a même pas l'intelligence que vous lui prêtez (-;

Écrit par : Wuyilu | 14/05/2012

Merci pour cette information interessante

Écrit par : ribristiatoms | 02/06/2012

Sylvain Bourmeau est appelé "Le Jaune" depuis longtemps

Cela ne donne pas pour autant raison à ses ennemis bavards, les incrustés à vie du Paf (appelons-les la voix de la Trilatérale - excès de démocratie, blablabla, vive les citoyens apathiques sauf Moi et mes amis) du genre Causeur (au fait : d'où vient l'argent de Causeur ? au départ, des officines néoconnes US), Finkielkraut, Zemmour et autres graphomanes panthéonisés de leur vivant par la droite et la droite identitaire.

Écrit par : Bob | 15/06/2012

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