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29/12/2011

DU FOOT BUSINESS AU FOOT TRISTESSE...

Après tout, n'étant pas en grande forme ces temps-ci, l'actualité footballistique constitue un sujet d'analyse qui devrait me permettre de rester en deçà de mes limites. Cela d'autant plus qu'après avoir longtemps étudié cette manière, je me suis retrouvé un moment embarqué dans l'aventure étrange de la direction d'un club professionnel aux côtés d'un Président dont je suis proche. Une drôle d'aventure en vérité, dans un monde de faux-semblant où tous les milieux se croisent, pour le meilleur et pour le pire, souvent le pire, où tout n'est qu'illusion, à l'exception de la pression quotidienne, notamment liée à une exposition déraisonnable et à la multiplicité des observateurs et commentateurs, au rang desquels je me place donc aujourd'hui... Juste vengeance.

Il est évidemment question dans ces lignes du Paris Saint-Germain, tel qu'il se dessine depuis qu'il a été racheté par Qatar Sport Investissement, émanation directe et très politique de la tête de ce petit Émirat, dont le credo naïf et vain est que la grandeur s'achète, alors que seuls les attributs de celle-ci sont monnayables.

CE NE SONT PAS LES EXIGENCES DU HAUT NIVEAU QUI DOIVENT CHOQUER

Soyons direct, le football professionnel du fait de son incroyable exigence et des conséquences financières de chaque résultat, n'est raisonnablement pas un milieu destiné à l'expression des bons sentiments et d'un attentisme fondé sur des considérations humanistes. Ainsi, ceux qui s'offusquent du limogeage d'Antoine Kombouaré en cours de saison, alors que le club occupe la tête du modeste championnat de L1, sont au mieux des naïfs, au pire des hypocrites. Il est évident que la volonté d'inscrire le PSG dans le gotha européen passe par l'engagement d'un entraîneur de très haut niveau, tant par les résultats déjà acquis, que par le considération dont il joui auprès de la sphère footballistique et sa capacité à fédérer les égos les plus débridés. De ce point de vue, le choix de Carlo Ancelotti, membre du top 5 des entraineurs les plus titrés et respectés au monde, est incontestable. Ce qui en signifie pas pour autant qu'il réussira.

Or, il était inconcevable, quel que soit le chèque proposé, de tenter le stratège italien s'il avait lui même eu à hisser le club parmi les meilleurs de Ligue 1, tâche pouvant incomber à n'importe quel entraîneur compétent doté d'un tel effectif. Il aurait été aussi difficile de lui demander de placer directement le club sur orbite dans la Champion's League, sans connaître ni les spécificités du football français, ni celle d'un club comme le PSG. Contrairement à ce que j'ai pu lire, cela me semble relever d'un vrai choix managérial, dicté par la raison et la connaissance du football de très haut niveau. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir le pedigree de ceux qui s'insurgent le plus fort pour comprendre les difficultés du football français sur la scène européenne. Un football où les qualités humaines ne sont pas plus présentes qu'à l'étranger, mais où la médiocrité règne sans partage de bas en haut, en dépit de formateurs compétents et d'un remarquable vivier de joueurs. L'argument considérant comme irrationnelle la manière dont Leonardo se serait mis une incommensurable pression en débarquant Antoine Kombouaré, marque cette méconnaissance d'un monde qui, de Milan, en passant par Barcelone, Madrid, Munich, Manchester et Londres, n'est qu'un condensé de pure pression où chacun sait le moindre faux pas fatal. Personne ne s'est lamenté lorsque Carlo Ancelotti, déjà détenteur d'un palmarès exceptionnel, a été viré de Chelsea, quelques mois après un doublé coupe/championnat et le record de buts inscrits dans une saison de « Premier League » . Et ce, pour la simple et bonne raison que c'est la loi du football de très haut niveau : il faut y être le meilleur tout le temps, et quelque soit son passé, ne jamais y faillir. Or Antoine Kombouaré, en dépit d'incontestables qualités, d'une magnifique résistance à la pression interne et d'une superbe dignité, a très vite montré ses limites, tant sur la piètre scène de l'Europa League, dans laquelle il avait toutes les armes pour briller, que sur le terrain de la gestion des égos où nombre de voyants étaient déjà au rouge après quelques journées de championnat. L'effectif actuel du PSG est tellement supérieur à la plupart de ses concurrents nationaux que, même rongé par l'individualisme et l'absence de consignes tactiques claires et fermement imposées, il peut faire la course en tête. Cela semble moins évident quand il faudra affronter des équipes comme le Bayern de Munich ou Manchester United, sans parler des extraterrestres Espagnols, Real ou Barca. Il n'empêche, répétons-le, qu'Antoine Kombouaré s'est humainement et joliment révélé dans cette aventure. Souhaitons-lui bonne chance pour la suite, à un niveau où il pourra exprimer toutes ses qualités.

NI LES SALAIRES

Soyons encore plus directs. Je ne suis pas plus choqué que cela par les salaires de certains joueurs et du nouvel entraineur. Il sont absolument astronomiques, totalement déraisonnables, sans aucun rapport avec le coût de la vie nulle part dans le monde... bref, il sont fous... Sauf si on les considère du point de vue du marché actuel et de la logique capitaliste, puisqu'ils sont ni plus ni moins alignés sur les montants observés dans les grands clubs étrangers pour des joueurs d'un standard identique. C'est absurde mais c'est ainsi et je ne jèterai pas, comme d'autres, la pierre sur les joueurs qui acceptent de tels émoluments, pour la simple et bonne raison qu'en pareilles circonstances, je les prendrais sans doute, et que les footballeurs n'ont que peu d'influence sur la fixation des prix du marché. Certes, l'exemple exceptionnel du défenseur du FC Gijon (1ère division espagnole), Javi Poves, qui vient de mettre un terme à sa carrière à 25 ans, pour dénoncer la dérive capitalistique du football est édifiant et mérite réflexion. Mais il semble difficile de demander à toute une génération de joueurs de renoncer à ce qu'ils aiment le plus au monde au prétexte qu'ils seraient trop bien payés. Ce n'est pas en niant la nature humaine que l'on met un terme à ses travers.

MAIS UNE DOUBLE DERIVE MONSTRUEUSE

Non, tout cela je le balaye, parce que ce n'est pas l'essentiel dans la double dérive monstrueuse que connait le football d'aujourd'hui, illustrée par le cas du Paris Saint-Germain, tout autant que par ceux de Malaga, Manchester City, Anzhi Makhachkala, Shanghai Shenhua ou encore Monaco, tout juste racheté par le sulfureux homme d'affaires russe Dmitry Rybolovlev, ainsi que par d'autres de l'Ukraine à la Turquie. C'est juste une conséquence et non une cause.

De quoi s'agit-il ? D'un côté d'une dérive vers le banditisme institutionnel, quand régimes et structures, autocratiques ou mafieux, s'invitent à la table des grands d'Europe en faussant les règles et en dopant artificiellement le marché pour s'acheter une respectabilité illusoire ou peser dans de futures luttes d'influence. Cette configuration touche au pathétique autant qu'à l'effrayant dans les cas de l'Anzhi Makhachkala, au Daguestan, et du FK Terek Grozny en Tchetchénie. Dans ce Caucase en proie au plus complet chaos, où la criminalité n'a d'égale que la corruption, le football sert de cache-misère et permet à de sinistres personnages, tel Ramzan Kadyrov, de parader au milieu des stars et de narguer les principes démocratiques avec le consentement tacite des instances du football. L'ironie tient néanmoins dans le fait que le FC Terek Grozny a été éliminée du premier tour du championnat russe; quant à l'Anzhi, il s'est qualifié en dernière position les plays off qui se disputent actuellement.

Si les salaires des champions ne me semblent pas discutables au regard de l'état du marché, qui lui l'est, on peut en revanche s'interroger sur la docilité de ces joueurs ou entraîneurs, tels Samuel Eto ou Ruud Gullit, qui participent activement, et en parfaite connaissance de cause, à la mascarade politique qui se joue dans ces endroits. De la même manière, concernant le Qatar, nouvel Eldorado du Football, sans culture de ce jeu, ni crédibilité locale, il serait peut être nécessaire de se poser la question des conséquences géopolitiques de son implication dans ce sport. Parce que, pour se référer aux exemples précédents, il est une chose d'accepter la présence de dictatures ou de régimes hautement corrompus dans le cadre de compétitions internationales; cela s'est toujours fait, là encore grâce à des instances peu regardantes sur ces notions (CIO, FIFA), mais il en est une autre de déléguer ses propres représentants pour participer à ce mouvement et une troisième, beaucoup plus conséquente, d'accepter que ces régimes rachètent des pans entiers du patrimoine sportif européen, s'en servant tant pour peser sur la politique extérieure de nos pays que pour biaiser l'économie d'un secteur tout entier. Je sais bien qu'il s'agit de « realpolitik » et notamment d'allégeance aux si précieux pétrodollars. Mais qu'en est-il de la légitimité de pays comme la France ou l'Angleterre à parler de démocratie en Libye ou en Égypte, quand ils vendent sans limite leur patrimoine immobilier, autant que leur légende sportive, à des états tous plus autocratiques les uns que les autres, qu'il s'agisse du Qatar ou de l'Arabie Saoudite, sans parler des pétrodollars russes. Qu'en est-il de cette légitimité quand les instances qu'ils dirigent offrent sur un plateau l'organisation des prochaines Coupes du Monde, justement à la Russie de Poutine, Kadyrov et Magomedov* et au Qatar ? Cela serait presque risible, notamment au regard de la stature footballistique d'un Qatar qui étonne ici, mais ne cesse d'être moqué dans le Golfe, si en plus des enjeux politiques, cette dérive ne remettait pas en cause les fondements économiques d'un sport qui représente des dizaines de milliards d'euros de chiffre d'affaire et des millions d'emplois directs et indirects**.

QUAND L'ULTRALIBERALISME RENIE LE CAPITALISME

Car à la vérité cette vision capitalistique poussée à son extrême est en fait la négation même du capitalisme dans les buts qu'il poursuit; à savoir la création de richesses et de profits par des moyens de production privés, si l'on résume.

Jusque dans les années 90, le football n'était pas considéré comme une source de profit sérieuse. Il n'empêche qu'il portait déjà en son sein tous les travers et désordre économiques qui débordent actuellement. De la dette fiscale abyssale du Real Madrid, effacée d'un revers de main par le Roi d'Espagne, aux quasi banqueroutes non réprimées des clubs Italiens, et aux trous sans fond des clubs anglais - il s'agit bien des 3 principaux championnats européens - on voyait déjà s'exprimer toutes les tendances et déséquilibres qui explosent aujourd'hui. En France, l'instauration en 1984 de la Direction Nationale de Contrôle de Gestion, unique en son genre, a contribué à assainir considérablement la situation, tout en creusant le fossé avec les systèmes étrangers. Jusqu'à maintenant on pouvait considérer que le prolongement de cette instance à l'échelon européen aurait pu rééquilibrer la donne, en empêchant les clubs de vivre au dessus de leurs moyens et d'accuser des déficits non garantis. Bien entendu, la volonté de le faire n'a jamais existé et les belles paroles des dirigeants de l'UEFA ou de la FIFA, de Lennart Johansson à Sepp Blatter en passant par notre Michel Platini national et son grotesque « fair play financier », sont toujours restées lettres mortes. Mais aujourd'hui, on se rend compte qu'une telle instance ne servirait plus à rien, même si la situation actuelle est le fait du renoncement à son instauration antérieure. En effet, quand jadis les clubs, essentiellement étrangers et appuyés sur des structures totalement privées, vivaient jusque dans une certaine mesure sur des déficits chroniques non garantis, qu'ils cherchaient néanmoins à combler sous peine de sanctions ou de faillite (comme on l'a vu concernant Pérouse ou la Lazio Rome en Italie en 2004 et 2005), nous sommes passés aujourd'hui à une situation où certains des plus gros clubs – et le PSG vient d'épouser ce modèle - sont presque l'émanation d'Etats et peuvent vivre sur des déficits stratosphériques, mais toujours garantis par une puissance financière sans limite. Ainsi une DNCG européenne n'aurait aucune utilité, puisque les pertes abyssales pourraient être comblées chaque année. Et c'est là que nous sommes dans la négation du capitalisme. A partir du moment où une entreprise répond à des intérêts qui ne sont pas exclusivement privés (politique, influence étatique) et n'a plus à se soucier de son équilibre financier, pouvant dépenser infiniment plus chaque année que ce qu'elle peut espérer gagner, nous ne sommes plus dans une situation capitalistique classique, encore moins dans un marché libre et non faussé. Ainsi, si le Paris Saint-Germain qui est désormais l'émanation directe de l'État Qataris, bien davantage que d'une société d'investissement qui n'est qu'un trompe l'œil, ajoute à ses emplettes de l'été (Pastore, Menez, Sissoko, Sirigu et j'en passe) les Beckham, Pato, Kaka et consorts, il aura dépensé en transferts et salaires plus de 200 millions d'euros, soit davantage que ce qu'il peut espérer comme recette brutes à la fin d'une année le conduisant au sommet de l'Europe (ce qui est loin d'être arrivé) et nettement plus que le budget prévisionnel déposé. Ce comportement, que ne pourra dénoncer la DNCG, QSI garantissant les comptes, ne correspond à aucune logique de marché, mais, en revanche affecte considérablement celui-ci en faisant exploser les tarifs de transferts et les grilles salariales. On est donc, outre dans la transgression des règles du capitalisme, devant la création d'une véritable bulle financière. En somme le football, traditionnel miroir de la société, souligne désormais tous les travers de la financiarisation de celle-ci, de son hyper individualisme et de l'accroissement de ses inégalités. Parce qu'imaginer qu'en pleine crise financière, sociale et morale à l'échelle mondiale, tandis qu'ici on traque la dette dans la poche des plus fragiles, un État, qu'il soit du Golfe ou du Caucase, s'amuse à dépenser 200 millions d'euros en danseuses aux pieds cramponnés, ce n'est pas indécent... c'est insultant et tragique. Parce que cela porte, plus que tout autre signal, le germe des chaos de demain, qui sont déjà un peu ceux d'aujourd'hui. Concernant les États du Golfe, il est finalement édifiant de constater que le pire exemple de cette débauche archi-libérale, débarrassée de tout corpus démocratique ou humaniste, que dénoncent aujourd'hui les Islamistes, jadis les communistes, vient de pays musulmans, de républiques de l'ancienne URSS et désormais de Chine.

Bien avant de travailler au FC Nantes, alors propriété du groupe Dassault, je m'étais fait à la réalité du foot business. Par ailleurs, j'admire comme tout le monde la virtuosité du jeu de ce FC Barcelone, dont huit des traditionnels titulaires ont été formés au club, et qui jusque-là, en dépit de ses besoins colossaux, pouvait se priver de sponsor maillot. Depuis cette année, le club catalan est lui aussi soutenu par le Qatar. Ce dernier a « envahi » le traditionnel maillot blaugrana et s'avère seul à même de combler un déficit devenu chronique du fait de l'inflation d'un marché qu'il participe à déboussoler. De Paris à Barcelone, je m'étais fait à la réalité du foot business, mais je commence à le trouver un peu foot tristesse, tant je devine que cette situation ne pourra pas s'éterniser et qu'elle annonce sans doute des lendemains qui déchantent.

* Président du Daguestan

**La « Fondation du Football » estime qu'en France le nombre d'emplois directs et indirects générés par le seul football professionnel est supérieur à 50000.

 

 

 

 

 

12:31 Publié dans Paris, Politique, Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : qatar, psg, paris, paris saint-germain, wuyilu, football, transferts, fifa, uefa, cio | |  Facebook | | | |

20/12/2011

HAVEL, KIM JONG-IL ET LE MONDE D'HIER

 

Etrange télescopage de l'histoire que les morts conjuguées de Vaclav Havel et de Kim Jong-Il. D'un côté celui qui a fait basculer la République Tchèque dans l'ère post-communiste autant que dans l'heure occidentale, de l'autre, l'ultime représentant des glaciales coutumes à la mode stalinienne, entre chape de terreur et culte de la personnalité.


Pourtant la mort de ces deux personnages, sans doute diamétralement opposés, a de commun qu'ils figurent tous deux les étendards d'un monde ancien, bi-polaire et simple. Le dissident emblématique porteur de poésie et de liberté face au monstre froid du collectivisme centralisé : images pieuses qui dessinaient la géopolitique de l'avant chute du mur de Berlin, quand de chaque côté l'ennemi était facilement identifiable. Si les choses ne changeront pas forcément en Corée du Nord, pays amidonné, figée dans l'horreur, la République Tchèque a opéré une étrange mue où se mêle exhumation d'un immense héritage culturel et résurgence d'un panslavisme délétère. Prague, ville poème par essence, oscille désormais entre incessant rappel de son glorieux passé, insolente résistance des verrues architecturales staliniennes et déferlante de la culture américaine standardisée... made in China. Mais le sens profond de ces disparitions à l'heure de l'enlisement de la crise financière mondiale, qui est finalement plus sûrement une mutation qu'un désastre, est le signe de la fin définitive du « Monde d'hier », comme l'aurait dit Zweig, et de la première vague de remodelage globale post-soviétique. Les blocs, antagonistes ou non, se sont redessinés, tandis que l'occident célébrait son apparente victoire dans l'ignorance des aspirations émergentes. Ils sont plus nombreux, plus complexes et nous projettent vers un inconnu angoissant en passe de faire exploser les conservatismes de la pensée géopolitique. Il est loin le temps où le capitalisme, triomphant sur son ennemi communiste, pouvait célébrer « La fin de l'Histoire », à la manière d'un Fukuyama et considérer comme inéluctable son mariage avec la démocratie. La remise à plat s'achève 20 ans après la chute du mur. Vaclav Havel est mort, Kim Jong-Il est mort, Fidel Castro approche les rives du Styx, partout les régimes et les empires se lézardent et demain s'ouvre en forme de question.

 

10:38 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : kim jong-il, vaclav havel, communisme, capitalisme, avenir, benjamin jiben sire | |  Facebook | | | |

11/12/2011

BAYROU EXPLIQUE A PIERRE MARCELLE ET A LIBERATION

En ce dimanche 11 décembre, Pierre Marcelle, responsable de la chronique « Dégage » de Libération et fameux pour ses « Quotidienne(s) », publie un billet intitulé « François Bayrou , j'y comprends rien ». Dans dans sa volonté d'exprimer un avis iconoclaste, visionnaire et politiquement incorrect, cette note ressemble à un brillant argumentaire de café du commerce, mâtiné de langue de bois copéïste et de saillie mélenchonienne. Tout ce que j'aime. Mais ayant des vélléités philanthropiques et ayant fréquenté le siège du Modem pendant 5 ans, je m'en vais lui expliqué ce Bayrou auquel le triangle d'or du milieu médiatique ne comprend rien, puisqu'il échappe aux variations saisonnières des modes du show biz politique, qui permettent aux chroniqueurs d'avoir la sensation de se renouveler, quitte à écrire cycliquement les mêmes absurdités.


Pourtant la chronique de Monsieur Marcelle commence par une constat que je partage et qu'il ne fait pas bon exprimer : « Ça y est, l'homme orange est candidat! Putative depuis cinq années, annoncée depuis deux semaines et officielle depuis mercredi, l'annonce de l'entrée dans la lice du champion du p't'êt' ben qu'oui - p't'êt' ben qu'non achève de figer la présidentielle dans sa caricature. Elle souligne jusqu'à l'absurde la personnalisation de ce rite quinquennal dont l'essence plébiscitaire va à l'encontre du principe démocratique même, mais sur un mode, cette fois, franchement drolatique. » La mention de « l'homme orange » est pour moi très parlante, bien que ne se référant pas à François Bayrou, mais à une chanson énigmatique de Michel Jonasz, dont la poésie m'a longtemps fasciné, bien que son message – en lien avec la déshumanisation progressive de la société, ainsi dirigée vers une nouvelle forme de dictature – nécessite une certaine attention pour être perçu. Là où je rejoins Pierre Marcelle c'est dans le constat que la personnalisation à outrance du rite présidentiel porte une « essence plébiscitaire contraire à la démocratie ». Dans cette sentence aux apparences révolutionnaires, Pierre Marcelle, trop cultivé pour l'ignorer, fait en réalité du Mendes-France, puisque l'inflexible marrane de l'Eure sacrifia sa carrière politique aux portes de la magistrature suprême, dans la prescience des dérives futures de la conjugaison du développement du système médiatique et du suffrage universel direct. Or Mendes-France était loin d'un révolutionnaire et sans doute l'homme politique le plus proche de la ligne du Bayrou de la dernière décennie, c'est-à-dire humaniste et nuancé. Pour le reste, ce premier paragraphe de Marcelle, annonce la couleur, celle du gros trait sans argument, de la crispation sur des lignes bien clivées, dans l'obsession d'un bi-partisme stricte, ne laissant aucune place à la subtilité et à un pragmatisme non inspiré du calendrier politique, mais de l'analyse juste de la situation. On comprend néanmoins que le bi-partisme en question ne saurait se trouver dans l'antagonisme traditionnel entre PS et UMP, mais entre libéralisme et anti-libéralisme, comme si chacun de ces camps ne peut être qu'univoque, puisqu'ici libéralisme est considéré comme tout ce qui ressemble de près ou de loin à un système vaguement capitalistique, comme si toutes ses déclinaisons aboutissaient à la même société.

Si Bayrou, dont je tenterai de définir plus loin certaines caractéristiques personnelles, est la caricature de la perversité électorale, je ne saurai que me glacer d'effroi devant les autres prétendants. Celui que Pierre Marcelle défini comme le « champion du p't'êt' ben qu'oui - p't'êt' ben qu'non » est juste le seul candidat dont toutes les positions ne sont pas nourries à la seule tambouille idéologique et qui n'a quasiment pas varié d'un iota dans ses convictions (car il en a), ni dans le – juste – diagnostique qu'il a établi de notre société. Il est ici question de considérations coperniciennes, puisque ce n'est pas Bayrou qui a bougé de son axe au regard de la sphère partisane, mais bien cette dernière qui n'a cessé de tourner autour de Bayrou, si ce n'est de louvoyer. On le voit bien en ce moment où PS et UMP, font à nouveau la danse du ventre devant le candidat centriste, après l'avoir, accompagnés de toute la presse, voué aux gémonies, quand il était passé de mode et que ses soutiens furent aspirés par l'astre ministériel. Tandis que l'UMP, n'en fini plus de lancer ses anathèmes sur telle ou telle catégorie pour attirer les électeurs de Marine Le Pen, que le PS n'arrive pas à résoudre le paradoxe lui permettant de se montrer de gauche sans effrayer les marchés ni s'adresser au peuple, que Mélenchon invente la dictature du prolétariat et le FN, le national socialisme depuis qu'il s'est converti à l'interventionnisme après avoir été le chantre du plus parfait libéralisme, Bayrou continue de thésauriser sur son constat visionnaire concernant dette et éjection de l'être du centre du projet sociétal, sans pratiquement bouger de sa ligne.


Je connais les arguments des uns et des autres, et notamment de celui, Mélenchon, qui a fait de l'inflexible béarnais sa cible préférée. Ces arguments – fondés sur les votes suivistes de l'UDF, quand il était un satellite du RPR - relayés par sa garde rapprochée, de Clémentine Autain à mon quasi voisin Alexis Corbière (par ailleurs homme sympathique et vrai politicien de terrain, empathique et généreux), font rire quand on pense que le dit Mélenchon, pourfendeur du système médiatique dont il est pourtant le symbole narcissique - que dire de la web série dont il est le héros, ou de son admiration devant ses photos de presse – est une image caricaturale et fabriquée : homme de nuance et de culture dans le privé, grossier personnage dans le public, pensant séduire ainsi le peuple, alors qu'il est surtout populaire chez les cadres et les professions libérales*. On s'amuse d'autant plus de l'acharnement de ses Frontistes de gauche à rappeler les votes de l'UDF, antérieurs à la création du Modem, pour prouver que François Bayrou est un affreux sous-marin de la droite la plus réactionnaire, que le brave Jean-Luc Mélenchon, ex mitterrandiste en diable, a lui même voté l'essentiel des projets socialistes, au temps de sa splendeur au sein du parti de la rue de Solférino. A qui viendrait-il aujourd'hui à l'idée de lui mettre sur le dos, à la fois les belles heures de la gauche, comme ses plus sombres turpitudes affairistes ?

Mais revenons-en à notre François Bayrou et à ce MoDem, dont je me suis moi-même éloigné ces deux dernières années, mais dont je ne saurai remettre en cause la probité et la détermination. Les deux ont leur importance, parce que, si Bayrou n'a jamais dévié, les militants centristes, eux, se sont toujours donnés au plus offrant, reniant maintes et maintes fois leurs convictions et allant toujours dans le sens du vent, bien que revenant toujours à leur place d'origine tel le culbuto politique. Et là est tout le problème et le drame Bayrouïste. François Bayrou n'est pas un révolutionnaire, n'en déplaise à Jean-François Kahn, mais un homme droit, fidèle, intègre, de grande conviction et fondamentalement libre. C'est rarissime en politique, et, hélas, encore plus au centre. C'est aussi pour ça que, bien que conscient de la nécessité d'être porté par un appareil pour gagner le pouvoir, il n'a jamais été à l'aise au sein de l'UDF, et encore moins du MoDem pourtant fondé autour de sa personne, se désintéressant autant des querelles intestines que des revendications éparses des militants. Il s'agit tant de sa force que de sa faiblesse, et sans doute nombre de Français, pas Pierre Marcelle, le sentent-ils. Il sont près à soutenir l'homme, mais pas son mouvement, pourtant aujourd'hui resserré autour d'un carré de vrais fidèles, bien que l'on y voit à nouveau revenir les girouettes parties à la bonne heure se compromettre dans le giron Sarkozy.

François Bayrou se sent vraiment un destin, ce qui est inhérent à celui qui veut devenir président et manque souvent aux candidats socialistes, justifiant leurs défaites. Il a le handicap d'un sérieux sans faille, qui confond souvent se prendre au sérieux avec faire les choses sérieusement, une image trop flatteuse de sa personne, un manque d'humour endémique qui a fait des ravages dans son premier cercle et auprès des militants, une détestation sincère – à la différence de celle de Mélenchon – pour les médias avec lesquels il a bien du mal à composer, bien que souhaitant se soigner (j'y vois là une certaine qualité) et une rigidité intellectuelle qui peut donner le meilleur comme le pire. Au surplus, le personnage est distant et pas vraiment sympathique, y compris avec ses collaborateurs. Mais là où il semble s'être bonifié, c'est dans une capacité nouvelle à prendre en compte certain de ses défauts, à commencer par cette difficulté à écouter qu'il pensait balancée par sa capacité d'analyse exceptionnelle et une certaine connaissance du « monde réel » l'ayant doté d'une réelle empathie, si rare dans la classe politique. François Bayrou est tout sauf la caricature calculatrice que l'on veut parfois en faire. Sans être aussi gaullien qu'il le souhaiterait, la vraie grandeur lui faisant défaut (moins qu'à ses adversaires, néanmoins), il est tout de même une sorte de chêne, animé d'une vraie flamme au cœur de laquelle se nichent de profondes convictions où il est question d'idéal républicain, d'humanisme, de solidarité, de sens de l'État et de quelques autres valeurs qui font tant défaut à notre société, aussi blasée qu'individualiste, aussi peu généreuse que prompte à manier de pompeux concepts dont elle ignore le sens et l'essence.

Ce n'est peut être pas la panacée, mais à l'heure où la politique se résume à un fainéant storytelling sourcé à la télé réalité, Bayrou n'est sans doute pas le pire candidat et encore moins le légitime motif de tant de moqueries. En tous cas, c'est ainsi que je le perçois, moi qui suis las d'attendre une gauche qui arriverait à concilier une indispensable vision populaire avec le sens des responsabilités, choses qu'elle ne parvient pour le moment pas à envisager, à moins d'un futur sursaut inspiré des récents travaux de Laurent Baumel, François Kalfon, Laurent Bouvet et d'autres*.


Sondage BVA pour Le Parisien du 07/12/2011 *

« Plaidoyer pour une gauche populaire » / Le Bord de l'eau 2011 / 116 p**

 

 

 

 

 

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